Pendant dix ans, il avait mené sa vie seul, sans drame, sans manque, sans personne pour lui dire comment poser une tasse ou choisir son beurre. Puis une femme est entrée chez lui… et, sans qu’il comprenne tout de suite comment, il s’est mis à douter de tout.
Pendant dix ans, il avait vécu seul et très bien ainsi. Puis il a laissé une femme s’installer dans son quotidien — et un matin, il a découvert qu’il avait peur d’acheter une simple brique de lait.
J’ai divorcé il y a un peu plus de dix ans. Avec mon ex-femme, la séparation s’est faite sans cris, sans assiettes cassées, sans interminables rendez-vous chez l’avocat. Nous avons simplement compris que nous n’avancions plus ensemble. Depuis, j’avais appris à vivre seul.
J’ai quarante-sept ans. Mon appartement m’appartient : un deux-pièces ordinaire, sans luxe, mais propre et solide. Les travaux, je les ai faits de mes mains : l’électricité remise aux normes, la plomberie changée, les murs retapissés, le parquet poncé et vitrifié. J’ai aussi une voiture, une vieille Peugeot 206 un peu cabossée, mais elle démarre au quart de tour parce que je l’entretiens. Bref, je ne roule pas sur l’or, mais je vis correctement.
Je n’ai jamais été de ces hommes perdus dès qu’il faut faire cuire des pâtes ou lancer une machine. Je sais préparer un pot-au-feu, réussir une tarte aux pommes quand l’envie m’en prend. Lessive, repassage, ménage, courses : rien de tout cela ne m’a jamais effrayé. Chez moi, les choses sont à leur place. La poussière et la vaisselle sale qui traîne dans l’évier, je ne supporte pas.
Pendant dix ans, j’ai tenu ma maison, géré mon budget, rempli le frigo, payé les charges, nettoyé, rangé, réparé. Et, comme vous pouvez le constater, je n’ai pas fini enseveli sous les ordures.
Il y a six mois, j’ai rencontré Claire. Elle avait quarante-trois ans et travaillait comme responsable de caisse dans un grand magasin de bricolage. C’était une femme soignée, vive, agréable à regarder, avec de la conversation et une manière très sûre d’occuper l’espace. Nous avons commencé à nous voir, à nous promener le soir, puis, peu à peu, elle est restée chez moi de plus en plus souvent le week-end.
Au début, tout semblait presque trop simple. Doux, même. Puis j’ai commencé à remarquer des détails étranges, de petites choses qui me serraient le ventre sans que je sache vraiment pourquoi. Ma confiance tranquille d’homme adulte s’est mise à fondre, lentement, comme une plaque de gel sous un soleil de mars.
Le cheval de Troie qu’on appelle « prendre soin de quelqu’un »
Tout avait commencé sous le signe de la gentillesse. Claire voulait m’aider à la maison. Évidemment, je n’y voyais aucun mal. Vous rentrez d’une journée de travail, un plat chaud vous attend, la cuisine sent le gâteau qui sort du four. Quel homme irait se plaindre d’une chose pareille ?
Je la remerciais, je lui apportais des fleurs, je lui achetais de petits cadeaux quand je venais de toucher ma paie.
Mais, petit à petit, cette attention s’est transformée en quelque chose de lourd, de serré, presque irrespirable. Claire ne m’a pas chassé d’un coup de mon propre quotidien. Elle m’en a écarté méthodiquement, geste après geste, comme si elle était une institutrice sévère et moi un gamin incapable qui n’avait encore rien compris à la leçon.
Un jour, j’ai mis mes vêtements dans la machine. J’ai versé la lessive que j’utilisais depuis des années, choisi le programme, réglé la température. Claire a déboulé dans la salle de bains, a appuyé sur annuler et a poussé un soupir si profond qu’on aurait dit que je venais de commettre une faute impardonnable.
— Julien, mais qu’est-ce que tu fabriques ? a-t-elle lancé d’un ton de reproche. Tu laves les couleurs avec cette lessive-là ? Tu vas abîmer les tissus, tout va déteindre, tu vas te retrouver avec des taches partout. Écarte-toi de la machine, je vais le faire. Vous, les hommes, dans une maison, vous êtes comme des chatons aveugles. Sans moi, tu aurais déjà ruiné toutes tes affaires correctes.
J’ai essayé d’en rire. Je lui ai répondu que cette lessive accompagnait mes chemises depuis dix ans et qu’aucun tee-shirt n’avait encore disparu dans le tambour. Mais elle m’a regardé avec une pitié si condescendante que mon sourire s’est coincé.
Je n’ai rien ajouté. Je suis sorti de la salle de bains. Me disputer pour une histoire de lessive me paraissait absurde.
Ensuite, les choses se sont aggravées. Nous sommes allés au supermarché du quartier pour faire les courses de la semaine. J’ai pris une plaquette de beurre dans le rayon frais. Un emballage bleu que je connaissais bien : j’achetais cette marque depuis des années, le goût me convenait. Claire me l’a aussitôt arrachée des mains, a tourné le paquet sous ses yeux et a claqué la langue d’un air dégoûté.
— Tu lis parfois les étiquettes ou tu prends les choses au hasard ? Là-dedans, il y a des matières grasses végétales partout. Tu ne sais vraiment pas choisir ce qu’on mange. Si je te laissais faire les courses seul, un jour tu nous empoisonnerais. Remets ça. Je vais prendre un vrai beurre.