Il parlait, et je ne reconnaissais pas sa voix. Ce n’était plus le « hum », ni le « d’accord », ni le « jolie ». C’était la voix vivante, cassée, douloureuse, d’un homme qui avait contenu trop longtemps ce qu’il ne savait pas exprimer.
— Je savais pour Mathieu. Je voyais ses messages. À chaque fois. Et à chaque fois, tout se contractait à l’intérieur. J’avais envie de prendre ton téléphone, de lire, de demander qui il était pour toi. J’avais envie de te faire une scène. J’avais envie de hurler… comme mon père hurlait sur ma mère.
Il s’est tu un instant. A dégluti.
— Mon père était jaloux de tout, a-t-il repris. Du voisin. Du facteur. Même de l’amie de ma mère. Chaque semaine, c’était un scandale. Il cassait des assiettes. Il criait si fort que je me bouchais les oreilles avec un oreiller. Ma mère pleurait dans la salle de bains, puis elle ressortait en souriant et disait : “Il m’aime trop.” Trop. À quarante-cinq ans, elle en paraissait soixante.
Il me regardait, et il y avait enfin dans ses yeux tout ce que j’avais attendu pendant seize ans : le feu, la peur, la douleur. Tout ce que j’avais pris pour du vide, parce qu’il l’avait enterré si profondément qu’en surface il ne restait qu’un calme parfait.
— Je me suis juré que je préférerais mourir plutôt que de devenir comme lui, a-t-il dit. Je préférais encore que tu penses que je m’en fichais… plutôt que de lui ressembler. Je préférais te perdre plutôt que de te briser. Comme il l’a brisée, elle.
Il a avalé sa salive avec peine.
— Je ne savais pas faire autrement, a-t-il soufflé. Je ne connaissais que deux façons d’exister : hurler ou me taire. Il n’y avait pas de milieu. On ne m’a jamais appris le milieu.
Il s’est détourné, a repris le carton. Sa main s’est posée sur la poignée de la porte. J’ai entendu le petit cliquetis de la serrure. Encore une seconde et il partirait. La porte se refermerait doucement, sans fracas, comme toujours. Et ce serait fini.
— Attends, ai-je dit.
Il s’est figé. Toujours de dos. Il n’a pas bougé.
— Repose le carton.
— Camille…
— Repose-le, Julien. S’il te plaît.
Il l’a reposé. Sans se retourner. Il faisait face à la porte. Son large dos sous sa veste grise occupait tout l’espace. Pendant seize ans, j’avais vu ce dos. Toujours ce dos. Toujours ce retrait.
— Retourne-toi.
Il s’est retourné. Le masque avait réellement craqué. Ce qu’il avait enfermé si longtemps sortait maintenant malgré lui, comme de l’eau sous une porte. Ses yeux étaient rouges, secs, irrités, comme ceux d’un homme qui ne dort plus depuis plusieurs nuits. Sa mâchoire était serrée à en faire saillir les muscles sous la peau.
— Pourquoi ? a-t-il demandé. J’ai tout dit. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Toi, tu as tout dit. Moi, pas encore.
Nous nous sommes assis à la cuisine, face à face, comme mille fois auparavant.
J’ai parlé. Pour la première fois en seize ans, je n’ai pas dit « tout va bien », ni « je suis seulement fatiguée ». J’ai parlé comme on ouvre un abcès : c’est laid, c’est douloureux, mais si on ne le fait pas, l’infection gagne tout.
— Tu sais pourquoi je me suis éloignée ? Pas parce que je ne t’aimais plus. Pas parce qu’il y avait quelqu’un d’autre. Mais parce qu’à côté de toi, je me sentais invisible. Seize ans à me sentir invisible. Je mettais une robe, tu disais “jolie”. Je rentrais après minuit, tu disais “le dîner est dans le frigo”. Je pleurais dans la salle de bains, et toi, tu restais derrière la porte en silence. Je croyais que tu t’en fichais. De la robe, de moi, de mes larmes.
— Je ne m’en fichais pas.
— Je le sais maintenant. Maintenant. Tu viens de me le dire. Mais pendant seize ans, je ne le savais pas, Julien. Parce que tu te taisais.
— J’avais peur.
— Moi aussi.
Il a levé les yeux.
— De quoi avais-tu peur ?
— De demander. De dire : “Julien, est-ce que c’est important pour toi que je sois là ?” J’avais peur d’entendre non. Ou pire encore d’entendre ton “ça va”, ton “d’accord”, ce mot neutre qui pouvait vouloir dire n’importe quoi, depuis “je t’aime à en mourir” jusqu’à “je me fiche de toi”. Et je ne savais jamais lequel c’était.
Il me regardait en silence, par habitude. Mais je voyais bien que cette habitude luttait contre quelque chose de nouveau, quelque chose qu’il venait enfin de laisser sortir et qu’il ne parvenait plus à repousser.
— Je restais derrière la porte quand tu pleurais, a-t-il dit à voix basse. À chaque fois. Je restais là et je n’arrivais pas à entrer. Parce que je ne savais pas quoi faire. Te prendre dans mes bras ? Te parler ? Dire quoi ? Mon père aussi prenait ma mère dans ses bras… après lui avoir crié dessus. Il la caressait, il lui murmurait pardon. Et une semaine plus tard, il recommençait. Dans ma tête, serrer quelqu’un après l’avoir fait souffrir, c’était lui. Alors je restais derrière la porte. Et je me haïssais.
— Eh bien moi, je t’ai haï, ai-je dit. Pour ton silence. Pour ton calme. Pour cette porte que tu n’ouvrais pas. J’étais allongée dans la baignoire en me disant : il entend que je pleure. Et il s’en fiche tellement qu’il ne tourne même pas la poignée.
