Étienne n’était pas jaloux. Jamais. En seize ans de mariage, pas une dispute, pas une seule fouille dans mon téléphone, pas une question du genre « tu étais où ? » avec cette intonation lourde qui veut en réalité dire « avec qui ? ».
Je rentrais d’un dîner d’entreprise à une heure du matin, il dormait. Ou peut-être qu’il ne dormait pas, mais il restait allongé sans bouger, sans allumer la lumière, sans se redresser dans le lit pour m’interroger. Le matin, c’était « bonjour », la bouilloire, les tartines. Comme d’habitude.
J’avais des messages de Julien, un collègue. Des mèmes ridicules, des questions de boulot, parfois un simple « ça va ? ». Mon téléphone restait sur la table, écran tourné vers le haut. Les notifications s’allumaient : « Julien : ))) hahaha, t’as vu ça ? ». Étienne passait devant, jetait un regard distrait et continuait sa route. Pas une question. Pas un « c’est qui, ce Julien ? ». Rien. Pas une fois.
Il m’arrivait de rentrer tard après le travail : « réunion », « deadline », « les filles m’ont entraînée boire un verre ». Étienne hochait la tête : « D’accord. Le dîner est dans le frigo. » Sans ombre, sans sous-entendu, sans ce petit ton moqueur qui aurait dit : « ah oui, bien sûr, une réunion ».
Seize ans. Une confiance plate, calme, absolue. Comme un mur qui tient debout en silence, solide, fiable, sans jamais demander quoi que ce soit.
J’ai fini par détester ce mur.
Parce que Claire, ma meilleure amie, vivait tout autrement.
Le mari de Claire, Romain, était jaloux au point de faire vibrer les vitres. Un like d’un inconnu sur les réseaux et c’était un scandale. Trente minutes de retard au bureau et elle subissait un interrogatoire. Une robe neuve ? « C’est pour qui que tu t’es habillée comme ça ? » Un sourire au caissier du supermarché ? « Tu lui fais les yeux doux devant moi ? »
Claire se plaignait. À chacun de nos cafés, de nos verres de vin, de nos appels :
— Romain a encore recommencé. À cause d’une photo sur WhatsApp. Il a hurlé pendant quarante minutes. Je ne sais plus comment vivre comme ça.
Et puis elle ajoutait toujours, à chaque fois, comme un refrain :
— Mais c’est parce qu’il m’aime. Il est fou, oui, mais il m’aime. S’il ne m’aimait pas, il s’en ficherait.
Et moi, je l’écoutais. Je la croyais. Je regardais mon Étienne, calme, silencieux, qui ne vérifiait pas mon portable, qui ne demandait jamais « c’est qui Julien ? », et je me disais : donc, lui, il s’en fiche.
Ça ne s’est pas installé d’un coup. Les premières années, j’étais heureuse d’avoir un mari raisonnable. Pas un malade du contrôle. Pas un possessif. Pas un homme étouffant. Il me faisait confiance. Il me respectait. Il me laissait respirer.
Puis quelque chose s’est mis à gratter. Lentement. En fond. Comme une dent qui ne fait pas vraiment mal mais qu’on touche sans arrêt avec la langue.
Parce que Claire parlait de Romain avec des yeux brillants. Pas à cause des larmes. À cause d’autre chose. À cause du sentiment d’être importante pour quelqu’un. Assez importante pour qu’on perde la tête à cause d’elle. Assez importante pour qu’on crie, qu’on claque des portes, qu’on passe des nuits blanches. Elle était le centre du monde de quelqu’un. Son épicentre.
Et moi, non. Moi, j’étais noyée dans le silence. Dans un mariage lisse, calme, étouffé. Personne ne criait, personne ne claquait de porte, personne ne perdait la tête. Tout y était correct. Et cette correction me donnait la nausée.
Alors j’ai commencé à tester.
Je mettais une nouvelle robe, pas pour le bureau, pas pour les copines. Pour lui. J’entrais dans le salon, je tournais sur moi-même.
— Tu en penses quoi ?
— Elle est belle. Elle te va bien.
— C’est tout ?
— Tu veux que je dise quoi d’autre ?
— Rien…
J’attendais un « pour qui tu t’habilles comme ça ? ». J’attendais la jalousie, le feu, n’importe quoi. Et lui disait « elle est belle » avec sincérité, avec douceur, avec calme. Et moi, j’avais l’impression que ce n’était pas assez. Pas assez, Étienne. Je ne veux pas « elle est belle ». Je veux : « tu es folle de sortir comme ça, tous les hommes vont te regarder ». Je voulais que ça le remue. Je voulais qu’il ait peur de me perdre.
Un soir, j’ai fait exprès de rentrer deux heures plus tard. Je n’étais pas au travail, j’étais chez Claire. On buvait du vin, on parlait. Mon téléphone était en silencieux. Cinq appels manqués — de ma mère. D’Étienne, aucun.
Je suis rentrée à onze heures. Il regardait la télévision. Il a levé les yeux vers moi et a fait un signe de tête.
— Salut. Tu as déjà dîné ?
— Oui. Tu ne m’as pas appelée.
— Pourquoi ?
— Eh bien… je suis rentrée tard. Tu ne t’es pas inquiété ?
Il a réfléchi. Réellement réfléchi, sans jouer la comédie, sans chercher à éviter la question. Puis il a dit :
— Tu es une adulte. S’il s’était passé quelque chose, tu aurais appelé.
Une adulte. Tu aurais appelé. Tout était logique. Tout était juste. Et pourtant tout tombait à côté.
