Pour la punir, le roi livra sa fille aux formes généreuses à un esclave — sans imaginer que cet homme lui rendrait la dignité, la liberté et l’amour

Un matin, Éléonore se plaça devant le miroir et contempla longtemps son reflet.

Son corps n’avait pas changé.

Son visage rond, sa silhouette généreuse et cette apparence que tous méprisaient étaient toujours les mêmes.

Mais son regard, lui, était différent.

Il ne contenait plus autant de douleur.

Peu à peu, l’espoir et le désir de vivre y prenaient place.

Pour la première fois, elle ne voyait plus dans le miroir une princesse honteuse, mais une personne digne d’être aimée et respectée.

Cette paix, toutefois, ne dura pas.

Les serviteurs du palais recommencèrent à chuchoter.

— Elle sourit quand elle est avec lui…

— Elle passe chaque jour des heures dans le jardin avec cet esclave…

— Il y a entre eux davantage qu’une simple amitié…

Les rumeurs ne tardèrent pas à parvenir aux oreilles du roi.

Lorsqu’il apprit que le châtiment conçu pour humilier sa fille produisait l’effet inverse, il perdit tout contrôle. Ce qui devait être une punition lui apportait du bonheur. Il ne pouvait le tolérer.

Il fit aussitôt convoquer Éléonore dans l’une des hautes tours du palais.

Quand la jeune femme entra, le roi Armand la fixa en serrant les dents.

— As-tu donc complètement oublié qui tu es ? siffla-t-il avec fureur. Une princesse ne s’abaisse pas dans la boue ! Cet homme n’est rien d’autre qu’un esclave ! Et toi, tu es ma honte !

Autrefois, ces paroles auraient brisé Éléonore.

Mais elles n’avaient plus le même pouvoir.

Car, pour la première fois, elle avait commencé à se regarder non plus à travers les yeux de son père, mais à travers son propre cœur.

Quelques jours plus tard, tandis qu’ils marchaient dans le jardin, une légère brise se leva. Un petit pétale vint se prendre dans les cheveux d’Éléonore.

Avec une grande hésitation, Gabriel tendit la main et le retira délicatement. Il se recula aussitôt.

— Pardonnez-moi… Je n’aurais pas dû vous toucher…

Mais Éléonore saisit sa main entre les siennes.

— Ne t’excuse pas, répondit-elle doucement. Personne, dans toute ma vie, ne s’est approché de moi avec autant de délicatesse que toi.

Leurs regards se rencontrèrent.

Cette fois, il n’y avait plus de peur.

Plus d’humiliation.

Plus de honte.

Il n’y avait que deux êtres qui, enfin, se voyaient réellement.

Le lendemain, Éléonore apporta des fruits frais au jardin.

Ils s’assirent côte à côte, partagèrent le pain et les fruits. Ils parlèrent longtemps, rirent et découvrirent même le bonheur de partager le silence. On aurait dit deux âmes égarées depuis des années et qui venaient enfin de se retrouver.

Mais, derrière une fenêtre des étages supérieurs, une jeune servante les observait attentivement.

Ce qu’elle vit lui suffit pour comprendre la vérité.

La fille du roi était tombée amoureuse de l’homme qu’on lui avait donné comme châtiment.

La nouvelle parvint rapidement au souverain.

Le roi entra dans une rage presque folle.

— Assez ! hurla-t-il d’une voix qui fit trembler tout le palais. Séparez-les immédiatement ! Enfermez ma fille dans sa chambre ! Fermez le jardin ! Et que cet esclave disparaisse de ma vue !

L’ordre fut exécuté le jour même.

Éléonore fut enfermée dans ses appartements.

Assise devant la fenêtre, elle laissait couler ses larmes sans que personne ne puisse les voir.

Mais une autre émotion se mêlait désormais à sa douleur.

Pour la première fois, elle possédait un amour qui méritait qu’elle se batte pour lui.

Gabriel fut de nouveau chargé de lourdes chaînes et jeté dans un cachot si sombre que la lumière du soleil n’y pénétrait jamais.

Le fer froid entaillait sa peau déjà meurtrie.

Pourtant, l’idée d’être séparé d’Éléonore lui faisait bien plus mal que les chaînes.

Le septième jour, Éléonore écrivit en secret une courte lettre.

« Je pense à toi à chacune de mes respirations. Si tu entends encore ma voix dans ton cœur, alors sache ceci : aujourd’hui encore, mon cœur bat avec le tien. Quoi qu’il arrive, ne perds pas espoir. »

L’une des jeunes servantes eut pitié d’elle.

Sans être remarquée, elle glissa le billet dans le pain destiné à Gabriel.

Lorsqu’il découvrit la lettre et en lut les lignes, tout son corps se mit à trembler.

Des larmes coulèrent sur ses joues.

Ce n’étaient pas les larmes du désespoir, mais celles d’un courage qui revenait à la vie.

Cette nuit-là, assis dans l’obscurité de sa cellule, il se demanda pour la première fois s’il existait un moyen de s’évader. À partir de cet instant, une seule volonté occupa son esprit : trouver le chemin qui le ramènerait auprès d’Éléonore.

Pendant ce temps, le roi Armand préparait un projet plus impitoyable encore. Il voulait mettre fin pour toujours à ce scandale. Il décida donc de marier sa fille à un duc âgé, mais extrêmement puissant. À ses yeux, cette union sauverait le prestige du royaume et refermerait définitivement la page qu’il qualifiait de honteuse dans la vie d’Éléonore.

Lorsqu’elle apprit la nouvelle, la princesse ne cria pas et ne protesta pas.

Elle se plaça silencieusement devant son miroir.

Elle contempla son reflet pendant un long moment.