Quand je suis allé chercher ma fille de cinq ans à l’école maternelle, elle m’a demandé innocemment : « Papa, pourquoi mon nouveau papa n’est-il pas venu me chercher comme d’habitude ? »

Plusieurs fois, j’eus envie de la réveiller, de la forcer à me regarder dans les yeux et d’exiger une explication immédiate.

Chaque fois, quelque chose me retint.

Peut-être la peur de ce qu’elle allait répondre.

Peut-être le besoin de connaître les faits avant de l’accuser d’une trahison capable de détruire notre famille.

Quoi qu’il en soit, je ne fermai pas l’œil.

Au matin, ma décision était prise.

J’appelai mon bureau et prétendis être malade. J’expliquai à mon supérieur que j’avais de violentes douleurs à l’estomac et qu’il m’était impossible de venir travailler. Puis je montai dans ma voiture et, peu avant midi, je me rendis près de l’école maternelle de Léa.

Je me garai de l’autre côté de la rue. De là, je voyais parfaitement l’entrée principale tout en restant suffisamment loin pour ne pas être remarqué. D’après notre routine habituelle, Claire devait venir chercher notre fille à quinze heures.

Lorsque les portes s’ouvrirent et que les enfants commencèrent à sortir avec les enseignantes, je retins mon souffle.

Mais ce ne fut pas Claire qui s’avança vers Léa.

Mes doigts se refermèrent si fort sur le volant que mes jointures blanchirent.

— Qu’est-ce que… soufflai-je. Non. Ce n’est pas possible.

L’homme qui prit ma fille par la main était Adrien.

L’assistant personnel de Claire.

Il avait quelques années de moins qu’elle, cinq ou sept tout au plus. Jeune, toujours impeccable, souriant sur toutes les photos, il apparaissait parfois dans les clichés de soirées professionnelles que Claire me montrait. J’avais également aperçu son visage au second plan de certaines vidéos de son entreprise, et son prénom revenait de temps à autre lorsqu’elle parlait de son travail.

C’était tout ce que je savais de lui.

Du moins jusqu’à ce jour-là.

Je sortis brusquement mon téléphone de ma poche et commençai à prendre des photos. Mes mains tremblaient tellement que j’avais du mal à garder l’appareil stable.

Une partie de moi voulait bondir hors de la voiture, courir jusqu’à lui et l’éloigner immédiatement de mon enfant.

Mais je m’obligeai à rester assis.

Il me fallait des preuves.

Il me fallait comprendre toute la situation avant de commettre un geste irréparable.

Adrien accompagna Léa jusqu’à une berline grise. Lorsqu’ils démarrèrent, je mis moi aussi le moteur en marche et les suivis. Je gardai volontairement deux voitures entre nous pour qu’il ne puisse pas me repérer.

Mon cœur battait à une vitesse folle.

Ma raison répétait qu’il existait peut-être une explication logique. Une urgence au bureau. Un simple service rendu par un collègue. Une circonstance exceptionnelle dont Claire avait oublié de me parler.

Mais au fond de moi, quelque chose refusait d’y croire.

Une intuition glaciale me disait que rien de tout cela n’était innocent.

La voiture se dirigea directement vers l’immeuble où travaillait Claire, au cœur de la Part-Dieu.

Adrien entra dans le parking souterrain. Il se gara, descendit, puis reprit Léa par la main. Tous deux se dirigèrent vers les ascenseurs avec l’aisance de personnes qui répètent ce trajet depuis longtemps.

Je restai dans ma voiture.

Cinq minutes.

Puis dix.

Finalement, je ne pus plus supporter l’attente.

Je pénétrai dans l’immeuble par l’entrée principale.

La journée de travail touchait à sa fin, et la plupart des employés se préparaient déjà à partir. Dans le vaste hall, il ne restait que quelques personnes penchées sur leurs derniers dossiers ainsi qu’une équipe d’entretien occupée à remettre les lieux en ordre.

C’est alors que je la vis.

Léa était assise seule sur l’un de ces fauteuils modernes aussi élégants qu’inconfortables. Elle serrait contre elle son ours en peluche préféré.

Dès qu’elle m’aperçut, son visage s’éclaira.

— Papa !

Je m’agenouillai près d’elle en m’efforçant de paraître détendu.

— Bonjour, ma puce, dis-je avec douceur. Où est maman ? Et où est le monsieur qui est venu te chercher aujourd’hui ?

Sans la moindre hésitation, Léa désigna une porte fermée au bout du couloir.

— Ils sont là-bas. Ils m’ont dit d’attendre gentiment ici et d’être sage.

Je l’embrassai sur le front.

— Reste ici, d’accord ? Je reviens tout de suite. Tu ne bouges pas.

Elle hocha la tête avec sérieux.

— D’accord, papa.

Je me dirigeai lentement vers la porte.

J’avais l’impression que mes jambes étaient faites de plomb. Chaque pas me coûtait davantage que le précédent.

Une partie de moi espérait désespérément qu’il n’y ait rien derrière.

Je voulais pouvoir faire demi-tour, prendre Léa par la main, rentrer chez nous et me convaincre que toute cette journée n’avait été qu’un terrible malentendu.

Mais je savais que je n’en étais plus capable.

Il était trop tard pour reculer.

La vérité se trouvait à quelques mètres.

Je pris une profonde inspiration, posai la main sur la poignée et ouvris sans frapper. Une fois entré, je refermai doucement la porte derrière moi. Je ne voulais pas que Léa voie ou entende ce qui allait se passer.

La scène devant moi anéantit ce qu’il me restait d’espoir.

Claire et Adrien s’embrassaient.