Quand je suis allé chercher ma fille de cinq ans à l’école maternelle, elle m’a demandé innocemment : « Papa, pourquoi mon nouveau papa n’est-il pas venu comme d’habitude ? »

Le soir, nous nous retrouvions tous les trois autour de la même table. Après le dîner, nous aidions Juliette à prendre son bain, nous lui mettions son pyjama et nous lui lisions une ou deux histoires avant de l’embrasser.

Ces instants étaient ordinaires.

Pourtant, ils représentaient tout ce que j’aimais dans notre vie.

Camille et moi n’avions presque jamais de dispute sérieuse. Bien sûr, il nous arrivait de nous agacer pour des détails : un paquet de lait oublié, la vaisselle qui s’accumulait dans l’évier ou la question de savoir si nous avions réellement besoin de changer de voiture.

Rien qui sorte de l’ordinaire.

Jamais je n’avais vu dans ces petits désaccords le signe d’une fracture profonde. Rien ne m’avait amené à douter de son amour ou de la solidité de notre couple.

Tout changea ce jeudi-là.

J’étais au travail lorsque mon téléphone sonna. Le nom de Camille apparut sur l’écran.

— Salut, mon cœur, dit-elle dès que je décrochai.

Dès ses premiers mots, je perçus une tension inhabituelle. Sa voix paraissait fatiguée, presque fébrile.

— J’ai une énorme faveur à te demander. Je ne pourrai vraiment pas aller chercher Juliette aujourd’hui. La direction vient de convoquer une réunion imprévue et je ne peux absolument pas m’absenter. Tu pourrais t’en charger ?

Je regardai l’heure.

Il était quinze heures quinze.

En partant immédiatement, je pouvais arriver à l’école sans difficulté.

— Bien sûr, répondis-je sans hésiter. Ne t’inquiète pas, je pars tout de suite.

Un court silence suivit, puis je l’entendis expirer de soulagement.

— Merci, vraiment. Tu me sauves. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi aujourd’hui.

Je souris, refermai mon ordinateur et attrapai mes clés de voiture.

À ce moment-là, j’ignorais encore que cette faveur parfaitement banale allait ouvrir une brèche dans notre famille et transformer définitivement mon existence.

J’expliquai rapidement à mon responsable que je devais régler une urgence familiale, puis je pris la direction de l’école.

Lorsque je franchis la porte du bâtiment, le visage de Juliette s’illumina.

Cette joie immédiate me serra le cœur. Mon travail occupait une telle place dans mes journées que j’avais presque oublié combien il était précieux de voir son propre enfant courir vers soi avec un bonheur aussi sincère.

— Papa !

Elle se précipita dans ma direction. Ses petites baskets crissèrent sur le sol lisse du couloir.

Je m’accroupis, l’enlaçai et la gardai quelques secondes contre moi.

— Bonjour, ma puce. On rentre à la maison ?

— Oui !

Elle hocha vigoureusement la tête.

Je pris sur le portemanteau son manteau rose décoré de petits renards et commençai à l’aider à l’enfiler. Pendant ce temps, elle me racontait avec enthousiasme ce que son amie Chloé lui avait dit pendant le goûter.

Je l’écoutais avec plaisir lorsqu’elle inclina soudain la tête.

— Papa, pourquoi mon nouveau papa n’est pas venu me chercher aujourd’hui comme d’habitude ?

Mes mains s’immobilisèrent sur la fermeture éclair.

Pendant une seconde, je ne bougeai plus du tout.

— Qu’est-ce que tu viens de dire, ma chérie ? demandai-je doucement. De quel nouveau papa parles-tu ?

Elle me regarda comme si ma question était incompréhensible.

— Mais tu sais bien… mon nouveau papa. C’est presque toujours lui qui vient me chercher. Après, on va prendre maman à son travail et on rentre tous ensemble. Des fois, on se promène aussi. La semaine dernière, il m’a emmenée voir les éléphants au parc de la Tête d’Or. Il vient même à la maison quand tu n’es pas là. Il est gentil. Parfois, il m’apporte des biscuits.

J’eus la sensation que le sol disparaissait sous mes pieds.

Une pression brutale se forma dans ma poitrine. Mon cœur battait si fort que j’entendais presque chaque pulsation dans mes oreilles.

Pourtant, je m’efforçai de ne rien laisser paraître.

Juliette n’avait rien fait de mal. Elle ne faisait que répondre à ma question.

— D’accord, murmurai-je en essayant de garder une voix normale. Il n’a sans doute pas pu venir aujourd’hui, alors c’est moi qui suis venu. Tu es contente que ce soit papa qui soit là, n’est-ce pas ?

— Bien sûr !

Elle éclata de rire.

Puis elle ajouta, toujours avec la même innocence :

— En fait, je n’aime pas l’appeler papa. Mais il me demande souvent de le faire. Je trouve ça bizarre, alors je dis seulement « nouveau papa ».

J’avalai difficilement ma salive.

— Je comprends. Tu as parfaitement le droit de ne pas l’appeler comme ça.

Sur le chemin du retour, Juliette parla sans interruption.

Elle me raconta que sa maîtresse, Madame Morel, avait aimé son dessin de girafe. Elle m’expliqua aussi qu’Hugo l’avait bousculée par accident près du bac à sable avant de venir lui présenter ses excuses.

De temps en temps, je hochais la tête.

— Ah oui ?

— C’est très bien.

— Quelle histoire !

En réalité, je n’entendais presque rien.

Mes pensées revenaient sans cesse aux mêmes questions.

Qui était ce « nouveau papa » ?

Depuis quand un homme que je ne connaissais pas allait-il chercher ma fille à l’école ?