Et pourquoi Camille emmenait-elle ensuite Juliette dans ses bureaux alors qu’elle ne m’en avait jamais parlé ?
Une partie de moi cherchait déjà des explications rassurantes.
Peut-être Juliette avait-elle mal compris un jeu.
Peut-être appelait-elle ainsi un collègue de Camille après une plaisanterie innocente.
Mais les détails étaient trop précis.
Les promenades.
Le zoo.
Les biscuits.
Les visites chez nous en mon absence.
Une fillette de cinq ans pouvait confondre un mot, mais elle ne pouvait pas inventer une routine entière avec autant de naturel.
À la maison, je préparai son dîner préféré : des nuggets de poulet avec des coquillettes nappées de sauce au fromage.
Ensuite, je m’assis avec elle sur le tapis du salon pour l’aider à terminer un puzzle. J’essayais de sourire lorsqu’elle trouvait une pièce, tandis que mon esprit fabriquait des scénarios de plus en plus sombres.
Camille rentra tard.
Elle parla de la réunion, de décisions urgentes et d’un dossier compliqué. Je l’observais sans réussir à retrouver sur son visage la femme que je croyais connaître.
Je ne posai aucune question.
Cette nuit-là, elle s’endormit paisiblement à côté de moi.
Moi, je restai allongé sur le dos, les yeux fixés au plafond.
Plusieurs fois, je fus tenté de la réveiller. J’imaginais me tourner vers elle, allumer la lampe et lui demander directement qui était l’homme qui réclamait à notre fille de l’appeler papa.
Chaque fois, quelque chose me retint.
Peut-être avais-je peur de sa réponse.
Peut-être voulais-je connaître toute la vérité avant de prononcer une accusation susceptible de détruire notre mariage.
Je ne voulais pas qu’elle puisse nier, minimiser ou transformer mes soupçons en simple jalousie.
Je ne dormis pas une seule minute.
Au lever du jour, ma décision était prise.
J’appelai mon bureau et prétendis être malade. Je parlai de violentes douleurs au ventre et expliquai que je serais incapable de venir travailler.
Vers midi, je montai dans ma voiture et me rendis près de l’école de Juliette.
Je me garai de l’autre côté de la rue, à un endroit d’où je pouvais surveiller l’entrée principale sans être facilement remarqué.
Selon notre emploi du temps habituel, Camille devait arriver vers quinze heures.
L’attente me parut interminable.
Lorsque les portes s’ouvrirent enfin et que les enfants commencèrent à sortir accompagnés de leurs enseignantes, je retins mon souffle.
Camille n’apparut pas.
Un homme s’approcha de Juliette.
Mes doigts se crispèrent autour du volant jusqu’à faire blanchir mes articulations.
— Ce n’est pas possible…, soufflai-je. Non. Pas lui.
L’homme qui venait de prendre ma fille par la main s’appelait Adrien.
C’était l’assistant personnel de Camille.
Il devait avoir cinq ou six ans de moins qu’elle. Toujours impeccablement habillé, souriant et soigné, il apparaissait parfois sur les photographies prises lors des événements professionnels de son entreprise.
J’avais également aperçu son visage à l’arrière-plan de quelques vidéos de séminaires. Camille avait cité son prénom de temps en temps en parlant du travail.
Je ne savais rien de plus sur lui.
Du moins, c’était ce que je croyais jusqu’à ce jour.
Je sortis brusquement mon téléphone et pris plusieurs photographies.
Mes mains tremblaient si fort que certaines images furent floues.
Une partie de moi voulait bondir hors de la voiture, traverser la rue et lui arracher la main de ma fille.
Mais je me forçai à rester assis.
J’avais besoin de preuves.
Je devais comprendre jusqu’où allait cette histoire avant de commettre un geste que je ne pourrais plus réparer.
Adrien conduisit Juliette vers une berline gris métallisé, lui ouvrit la portière arrière et vérifia qu’elle était attachée.
Lorsqu’il démarra, je lançai mon moteur et les suivis.
Je gardai toujours deux voitures entre nous afin qu’il ne remarque pas ma présence.
Mon cœur battait à une vitesse folle.
Ma raison répétait qu’une explication logique devait exister. Peut-être Camille lui avait-elle demandé exceptionnellement de rendre ce service. Peut-être cette situation n’avait-elle rien de romantique.
Pourtant, au fond de moi, je savais déjà que quelque chose de grave se passait.
Adrien roula directement jusqu’à la tour où travaillait Camille, près de la gare de la Part-Dieu.
Il entra dans le parking souterrain. Je le suivis à distance et me garai plusieurs rangées plus loin.
Il sortit, ouvrit la portière de Juliette et lui prit la main.
Tous deux se dirigèrent vers les ascenseurs avec l’aisance de personnes qui répétaient ce trajet depuis longtemps.
Je restai dans ma voiture.
Cinq minutes.
Puis dix.
Je tentais encore de me convaincre de repartir. Il aurait été tellement plus simple de rentrer chez moi et de prétendre que je n’avais rien vu.
Mais l’image de Juliette parlant de son « nouveau papa » m’empêchait de fuir.
Finalement, je sortis et entrai dans l’immeuble par le hall principal.
La journée de travail touchait à sa fin. La plupart des salariés avaient déjà quitté les lieux. Quelques employés terminaient leurs tâches, tandis qu’une équipe de nettoyage commençait à préparer les bureaux pour le lendemain.
