Je n’avais que vingt-quatre ans lorsque je suis devenue mère pour la première fois.
Et pourtant, à cet instant-là, je ne me sentais pas mère.
Pas vraiment.
Du moins, pas au début.
Pendant toute la nuit de l’accouchement, j’avais imaginé la seconde où l’on déposerait mon bébé contre ma poitrine. Je pensais que les larmes viendraient toutes seules, des larmes de bonheur. Je voyais déjà Nicolas, mon mari, me serrer la main, sourire à travers ses propres sanglots et me murmurer que notre fils était parfait.
Mais lorsque l’enfant est enfin venu au monde… un silence étrange est tombé dans la chambre.
Un silence trop lourd.
Personne n’a ri.
Personne n’a dit :
« Félicitations. »
Personne ne m’a soufflé que mon bébé était magnifique.
Le médecin a baissé la voix, puis il a prononcé avec une prudence presque douloureuse :
— Votre enfant est porteur d’une trisomie 21.
Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il venait de dire.
La seule image qui m’est restée, c’est le visage de l’infirmière. Elle me regardait avec une peine si profonde qu’on aurait dit qu’on venait déjà de m’annoncer un malheur, avant même que j’aie eu le temps d’aimer mon propre fils.
Puis mes yeux ont cherché Nicolas.
Il était debout près du mur, livide, raide comme s’il n’avait plus de sang dans le corps.
Il n’a pas demandé à prendre le bébé.
Il n’a même pas fait un pas vers nous.
Plus tard, quand on a emmené notre fils pour des examens, Nicolas s’est assis près de mon lit et a murmuré presque sans bouger les lèvres :
— On ne pourra pas vivre avec ça.
Je me suis tournée vers lui lentement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il gardait les yeux rivés au sol.
— On est trop jeunes. On n’est pas prêts pour une vie comme ça.
Une vie comme ça.
Ces mots sont tombés dans ma poitrine comme une pierre.
Je pleurais, je répétais que c’était notre enfant.
Mais Nicolas continuait.
Les médecins.
Les dépenses.
Les hôpitaux.
Les regards des autres.
Une existence qui ne serait plus jamais normale.
Et moi, j’étais épuisée. Vidée. Tremblante de peur.
À l’aube, la peur avait pris plus de place que la joie.
Une assistante sociale est entrée dans la chambre avec des documents.
Nicolas se tenait à côté de moi. Il ne m’a pas pris la main. Il regardait seulement, sans dire un mot.
— Ce n’est pas définitif, insistait-il. Juste le temps qu’on réfléchisse correctement.
Mais je savais.
Une mère sent toujours quand le provisoire commence à ressembler à un adieu.
Il était là, enveloppé dans une couverture blanche.
Si minuscule.
Si silencieux, dans sa petite fragilité.
Sa bouche bougeait à peine, comme s’il me cherchait.
L’infirmière l’a posé tout près de ma main.
J’ai effleuré sa joue du bout du doigt.
Il a ouvert sa toute petite paume et a refermé ses doigts autour du mien.
Et à cette seconde, quelque chose en moi a hurlé :
Ne fais pas ça.
Mais la voix de Nicolas a traversé la porte.
— S’il te plaît… ne rends pas les choses encore plus difficiles.
J’ai regardé mon bébé.
Puis les papiers.
Puis mon mari.
Une heure plus tard, je sortais de la maternité avec un siège-auto vide au bout du bras.
Chaque pas vers le parking me déchirait, comme si je laissais derrière moi une partie de mon âme.
Et soudain, j’ai entendu des pas précipités dans mon dos.
L’infirmière courait vers moi.
Elle pleurait.
Dans sa main, elle serrait une feuille pliée, et elle m’a dit :
— S’il vous plaît… avant de partir, vous devez savoir ce que votre mari nous a demandé.
DEUXIÈME PARTIE — Toute l’histoire
Je me suis figée juste devant l’entrée de l’hôpital.
Derrière moi, les portes automatiques s’ouvraient et se refermaient, laissant sortir une odeur froide de désinfectant et de pluie humide.
Le siège-auto vide pendait à mon bras.
Et, pour une raison que je n’arrivais pas à expliquer, il me semblait bien plus lourd que si mon bébé y avait réellement dormi.
Nicolas s’est retourné d’un coup.
— Mais qu’est-ce que vous faites ? a-t-il lancé à l’infirmière.
Elle ne lui a même pas accordé un regard.
Elle ne regardait que moi.
Ses yeux étaient rouges d’avoir pleuré.
— Pardonnez-moi, a-t-elle dit. J’ai essayé de rester professionnelle. Mais je vous ai vue avec votre enfant. Et je ne peux pas vous laisser partir en croyant que cette décision venait entièrement de vous.
Mon cœur s’est mis à battre si fort que j’avais l’impression de l’avoir dans la gorge.
— De quoi parlez-vous ?
Nicolas s’est placé entre nous.
— Elle est épuisée. Laissez-nous tranquilles.
La voix de l’infirmière a tremblé.
— Non. Elle a le droit de connaître la vérité.
Elle m’a tendu la feuille.
Mes mains tremblaient lorsque je l’ai dépliée.
En haut, il y avait une note rédigée par l’assistante sociale de l’hôpital.
Je lisais lentement, parce que les larmes recommençaient à brouiller ma vue.
Le père a demandé que la mère ne voie plus l’enfant jusqu’à la sortie de l’hôpital. La mère semble déprimée, émotionnellement instable et sous pression. La mère a demandé à plusieurs reprises à pouvoir tenir son enfant dans ses bras.
