Les lettres se sont mises à danser devant mes yeux.
J’ai relevé la tête vers Nicolas.
— C’est toi qui as demandé qu’on ne m’apporte plus mon bébé ?
Sa mâchoire s’est contractée.
— Je voulais te protéger.
— Me protéger de mon propre fils ?
Il a détourné le visage.
L’infirmière s’est approchée d’un pas.
— Il nous disait que vous risquiez de vous effondrer si vous le revoyiez, a-t-elle expliqué doucement. Mais moi, j’ai vu autre chose. J’ai vu une jeune maman terrifiée qui demandait sans cesse si son bébé avait mangé. J’ai vu vos larmes chaque fois qu’on l’emmenait. J’ai vu vos bras se tendre vers lui, même quand vous pensiez que personne ne vous observait.
Quelque chose s’est fendu à l’intérieur de moi.
Parce que, soudain… je me suis souvenue.
Oui, j’avais demandé à le voir.
Et pas seulement une fois.
Mais chaque fois, Nicolas disait :
— Tu dois te reposer.
— Ne te mets pas dans cet état.
— On s’occupe de lui.
— Tu n’es pas capable de réfléchir clairement maintenant.
Sa voix avait recouvert la mienne jusqu’à ce que je n’entende plus mes propres pensées.
J’ai baissé les yeux vers le siège-auto vide.
Je l’avais acheté deux mois avant l’accouchement.
Je me souvenais encore de moi, debout dans le magasin, passant la main sur le tissu bleu tout doux, imaginant mon fils endormi dedans.
Maintenant, il était vide parce qu’on m’avait convaincue que le vide ferait moins mal.
L’infirmière a murmuré :
— Vous pouvez encore changer les choses.
Nicolas s’est tourné vers moi.
— Non. Nous avons déjà décidé.
Encore ce mot.
Nous.
Jamais je ne m’étais sentie aussi loin de ce « nous ».
Je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai demandé :
— Est-ce que tu l’as aimé, ne serait-ce qu’une seule seconde ?
Son visage a changé.
Il n’a rien répondu.
Et ce silence m’a suffi.
Il aimait l’enfant que nous avions imaginé.
L’enfant parfait.
L’enfant facile.
L’enfant devant lequel les gens sourient en disant :
« Félicitations. »
Mais ce petit garçon qui était vraiment né…
il l’avait déjà rejeté.
J’ai senti mes jambes devenir molles.
Pendant un instant, je me suis détestée si fort que je n’arrivais même plus à bouger.
Quelle mère laisse la peur devenir plus forte que l’amour ?
Et puis la sensation est revenue dans ma mémoire.
Sa minuscule main autour de mon doigt.
Pas avec force.
Pas comme une exigence.
Il s’accrochait simplement à moi.
Comme si mon fils m’avait déjà pardonnée avant même que je comprenne à quel point j’étais en train de le trahir.
J’ai tendu le siège-auto à l’infirmière.
— Ramenez-moi auprès de lui.
Nicolas m’a attrapée par le bras.
— Tu ne comprends pas ce que tu acceptes.
J’ai retiré mon bras d’un geste brusque.
Pour la première fois depuis l’accouchement, je l’ai regardé sans chercher dans ses traits une permission.
— Non, ai-je soufflé. Maintenant, justement, je comprends.
Il me fixait.
— Tu vas ruiner ta vie.
J’ai secoué la tête.
— Non. C’est ce que j’ai failli faire à l’instant.
L’infirmière a marché près de moi pendant que nous repassions les portes de l’hôpital.
Tout me faisait mal.
Les points.
La fatigue.
La honte.
La peur.
Mais ce qui me brûlait le plus, c’était l’idée que mon enfant avait passé ses premières heures de vie entouré de gens qui chuchotaient sur ce qui n’allait pas chez lui.
Personne n’avait dit qu’il était beau.
Alors c’était à moi de le dire.
On m’a conduite dans une pièce calme.
Le médecin est entré d’abord, puis l’assistante sociale. Cette fois, Nicolas n’a pas été autorisé à entrer.
Ils m’ont demandé si on avait exercé une pression sur moi.
J’ai répondu oui.
Au début, le mot est sorti presque sans bruit.
Puis il est devenu plus ferme.
— Oui.
On m’a tout réexpliqué.
Sans pitié déguisée.
Sans horreur.
Pas comme si mon fils était une catastrophe.
On m’a dit qu’il aurait peut-être besoin de davantage d’accompagnement.
Qu’il y aurait des examens.
Que certaines choses seraient réellement plus compliquées.
Puis le médecin m’a regardée dans les yeux et a dit :
— Mais il n’est pas un diagnostic. C’est votre fils.
J’ai caché mon visage dans mes mains et j’ai éclaté en sanglots.
Parce que, pour la première fois depuis sa naissance, quelqu’un venait de prononcer des mots qui ressemblaient à la vérité.
Ensuite, l’infirmière est revenue avec lui.
Avec mon fils.
Avec mon petit garçon.
Il était encore enveloppé dans la même couverture blanche.
Ses yeux étaient fermés. Ses joues étaient douces et chaudes. Ses lèvres minuscules remuaient à peine dans son sommeil.
L’infirmière l’a déposé délicatement dans mes bras.
Cette fois, je ne me suis pas contentée de le toucher.
Je l’ai serré contre moi aussi fort que je pouvais.
Je l’ai pressé contre ma poitrine et j’ai pleuré dans sa couverture.
— Pardonne-moi, murmurais-je. Pardonne-moi, mon tout petit. Maman a eu peur. Maman a écouté la mauvaise voix.
Il a émis un petit son.
Presque rien.
Mais pour moi, c’était une réponse.
Je l’ai embrassé sur le front.
Personne n’a applaudi.
Personne n’a pris de photo.
Personne n’a dit que c’était un moment parfait.
Et pourtant, il l’était.
