Il traversa la chambre en se frottant la nuque. Ce geste, Claire le connaissait trop bien : il le faisait chaque fois qu’il ne savait pas quoi dire.
— Claire, où veux-tu aller ? Nous sommes une famille. Nous avons une enfant.
— Justement, c’est pour cela que je pars. Je refuse que Chloé entende sa mère se faire humilier.
— Qui t’humilie ? Maman a seulement donné son avis.
— Son avis ? Claire cessa de ranger le sac et le dévisagea. Julien, elle m’a retiré de la nourriture. Elle m’a dit que j’étais étrangère. Tu appelles ça un avis ?
— D’accord, elle a été dure. Mais tu comprends bien, maman a porté toute notre famille toute seule. Papa est parti tôt, elle a élevé mon frère et moi sans personne. Elle a l’habitude de tout contrôler.
— Et je dois supporter ce contrôle jusqu’à la fin de ma vie ?
Julien s’assit au bord du petit lit et prit les mains de sa femme.
— Claire, ne nous disputons pas. Je vais parler à maman, je vais lui expliquer.
— Lui expliquer quoi ? Que je suis un être humain ? Que j’ai des sentiments ?
— Oui. Je lui dirai de ne plus te parler comme ça.
Claire secoua la tête.
— Tu ne comprends pas. Le problème n’est pas seulement sa grossièreté. Le problème, c’est qu’elle ne m’a jamais acceptée. Et tu le sais.
— Cinq ans, ce n’est pas assez ? Combien de temps faudra-t-il encore attendre ?
La voix de Monique retentit depuis la cuisine :
— Julien ! Viens manger ! Tout va refroidir !
Julien se leva.
— Viens, on dîne tranquillement. Après, on parlera.
— Non merci. Je n’ai plus faim.
Il resta une seconde immobile, puis sortit. Claire entendit sa voix se mêler à celle de sa mère dans la cuisine, sans parvenir à distinguer les mots. Par moments les tons montaient, puis retombaient.
Elle prit son téléphone et appela sa mère.
— Maman ? C’est moi. Chloé et moi, on peut venir chez toi quelques jours ?
— Bien sûr, ma chérie. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je t’expliquerai plus tard. On part maintenant.
— D’accord. J’ai fait un pot-au-feu, il y en aura largement pour tout le monde.
Claire sourit malgré elle. Sa mère disait toujours cela : « pour tout le monde ». Elle ne comptait jamais les morceaux, ne divisait jamais les assiettes.
Chloé était enchantée de partir chez son autre grand-mère. Pendant tout le trajet en bus, elle bavarda sans s’arrêter, racontant les histoires de ses poupées et ses projets pour le lendemain.
— Maman, pourquoi papa n’est pas venu avec nous ? demanda-t-elle quand elles approchèrent de l’immeuble.
— Papa travaille, mon cœur. Il viendra nous voir plus tard.
Anne les attendait sur le palier avec son sourire doux. Elle était tout l’opposé de Monique : ronde, chaleureuse, toujours prête à aider avant même qu’on le demande.
— Comme vous m’avez manqué ! s’écria-t-elle en prenant sa petite-fille dans ses bras. Ma Chloé, comme tu as grandi !
— Mamie, tu as de nouveaux livres d’histoires ?
— Bien sûr que oui. On les lira après le dîner.
À table, Anne servit le pot-au-feu dans de grandes assiettes, en répétant :
— Mangez, mangez encore. Claire, tu as maigri, ma fille. On ne te nourrit donc pas chez toi ?
— Si, maman. Je n’avais simplement pas très faim.
— Ici, l’appétit revient toujours. À la maison, même les murs réchauffent le cœur.
À la maison. Claire regarda autour d’elle : la cuisine claire avec ses rideaux à carreaux, le vieux buffet rempli de vaisselle en porcelaine, les photos de famille au mur. Ici, personne ne l’appelait étrangère.
Après le dîner, lorsque Chloé se fut endormie, les deux femmes s’installèrent dans la cuisine autour d’une tisane.
— Raconte-moi, dit Anne en remplissant les tasses. Qu’est-ce qui est arrivé ?
Claire raconta la scène de la cuisine, l’assiette, la viande, les mots de Monique. Sa mère l’écouta sans l’interrompre, en hochant seulement la tête de temps en temps.
— Et Julien ? Comment a-t-il réagi ?
— Comme d’habitude. Il a dit que sa mère était fatiguée, qu’il ne fallait pas y faire attention.
— Je vois, murmura Anne en remuant le sucre dans sa tasse. Et toi, qu’est-ce que tu ressens ?
— Je suis épuisée, maman. Vraiment épuisée. Pendant cinq ans, j’ai tout essayé, et elle ne m’a jamais acceptée. Elle trouve toujours quelque chose à me reprocher.
— Donne-moi des exemples.
Claire soupira.
— Je cuisine mal, je range mal, je ne m’occupe pas bien de Chloé. Le mois dernier, quand la petite a été malade, elle m’a dit en face que j’étais une mauvaise mère.
— Et Julien ?
— Il se tait. Ou il dit que sa mère s’inquiète pour sa petite-fille.
Anne posa sa tasse sur la table.
— Ma chérie, es-tu heureuse dans ce mariage ?
La question prit Claire au dépourvu. Elle garda longtemps le silence, les yeux fixés sur les lumières du soir derrière la fenêtre.
— Je ne sais pas, maman. Avant, je l’étais. Maintenant… Je me sens étrangère dans ma propre famille.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit plus tôt ?
— Je croyais que ça passerait. Que Monique finirait par s’habituer à moi.
— Apparemment, elle ne s’y est pas habituée.
Elles restèrent un moment sans parler, buvant leur tisane. Dehors, une pluie fine commençait à tomber.
