« Tu n’es pas des nôtres ! » lança ma belle-mère en retirant la viande de mon assiette pour la remettre dans la cocotte, comme si cinq années de mariage ne comptaient pour rien

— Maman, quand tu as épousé papa, sa mère t’a acceptée comment ?

Anne sourit.

— Ta grand-mère Madeleine ? Dès le premier jour, elle m’a appelée sa fille. Elle disait : « Maintenant, j’ai deux filles. » Et c’était vrai. Parfois, elle était même plus tendre avec moi qu’avec sa propre Jeanne.

— Pourquoi, à ton avis ?

— Parce qu’elle voyait que j’aimais son fils. Et qu’il m’aimait aussi. Quand il y a de l’amour dans une famille, il y a de la place pour tout le monde.

Claire resta songeuse. Julien l’aimait-il encore ? L’aimait-il vraiment, ou s’était-il simplement habitué à sa présence ?

Son téléphone sonna. Le nom de son mari s’afficha sur l’écran.

— Claire, tu es où ? Sa voix était inquiète.

— Chez maman. Je te l’avais dit.

— Quand est-ce que vous rentrez ?

— Je ne sais pas. Peut-être dimanche.

— Comment ça, tu ne sais pas ? Tu travailles demain.

— J’ai prévenu. J’ai dit que j’étais malade.

Un silence suivit.

— Claire, arrête de bouder. Rentre à la maison. On parlera calmement.

— Parler de quoi, Julien ? Du fait que ta mère ne me considère même pas comme une personne ?

— Mais non. Maman est comme ça, c’est tout. Il lui faut du temps.

— Cinq ans, ce n’est pas du temps ?

— Ne complique pas tout. Nous n’avons qu’une seule famille.

— Toi, peut-être. Moi, j’ai l’impression de n’en avoir aucune.

Claire raccrocha. Sa mère lui tendit un mouchoir sans un mot.

— Pleure, ma fille. Ça soulage parfois.

Mais aucune larme ne venait. Il n’y avait qu’un vide profond en elle, et, étrangement, une forme de soulagement. Comme si un poids énorme venait de tomber de ses épaules.

Le lendemain matin, Anne partit au marché acheter quelques provisions. Claire resta à l’appartement avec sa fille.

Elles jouèrent à la maman et au bébé, lurent des albums, modelèrent des animaux en pâte à modeler. Chloé rayonnait : ici, Mamie Anne lui permettait bien des choses que l’autre grand-mère lui interdisait aussitôt.

— Maman, pourquoi on n’est pas à la maison ? demanda la petite pendant le déjeuner.

— Nous sommes chez Mamie Anne.

— On va rester longtemps ?

— Je ne sais pas, mon cœur.

— Papa va venir ?

Claire regarda sa fille. Elle était si petite, et pourtant elle sentait déjà que quelque chose n’allait pas.

— Papa travaille. Mais il nous aime.

— Et Mamie Monique, elle nous aime ?

Claire sentit sa respiration se bloquer.

— Elle t’aime, toi. Tu es sa petite-fille.

— Et toi ?

Claire ne sut que répondre. Comment expliquer à une enfant de trois ans que les adultes peuvent se montrer cruels sans raison visible ?

— Et si on jouait à cache-cache ? proposa-t-elle.

Chloé tapa dans ses mains et courut se cacher.

Le soir, Julien rappela.

— Claire, maman veut s’excuser.

— Vraiment ?

— Oui. Elle a compris qu’elle s’était mal comportée.

— Et qu’est-ce qu’elle a compris exactement ?

— Que ce n’était pas bien de parler ainsi. Que tu fais partie de la famille.

Claire secoua la tête, même s’il ne pouvait pas la voir.

— Julien, elle s’excuse parce que tu l’y obliges. Pas parce qu’elle l’a compris elle-même.

— Quelle importance ? L’essentiel, c’est qu’elle soit prête à s’excuser.

— C’est toute l’importance. Ça veut dire que ça recommencera.

— Non, ça ne recommencera pas. Je lui ai parlé sérieusement.

— Et tu lui as dit quoi ?

Julien hésita.

— Que tu es ma femme. Qu’elle doit te respecter.

— Elle doit me respecter parce que tu lui en donnes l’ordre ?

— Claire, ne cherche pas la petite bête. Je suis de ton côté.

— Alors pourquoi t’es-tu tu pendant cinq ans ? Pourquoi l’as-tu laissée m’humilier ?

— Je ne l’ai pas laissée faire.

— Si, Julien. Ton silence l’a laissée faire.

En arrière-plan, Claire entendit la voix de Monique :

— Dis-lui que j’ai fait de la soupe ! Celle qu’elle aime, avec les boulettes !

Claire ferma les yeux. Même maintenant, sa belle-mère ne pouvait pas simplement demander pardon. Il fallait encore qu’elle mette en avant sa prétendue attention.

— Julien, je vais réfléchir.

— Réfléchir à quoi ? Tu rentres demain, et c’est réglé.

— Rien ne sera réglé, dit Claire très doucement. Je ne peux plus continuer comme ça.

— Qu’est-ce que ça veut dire, tu ne peux plus ?

— Je ne peux pas vivre dans une maison où l’on ne me respecte pas. Je ne peux pas élever ma fille dans cette tension permanente.

— Claire, de quoi tu parles ?

— J’ai besoin de temps. Pour penser à nous, à notre mariage, à l’avenir.

Le silence tomba. Puis Julien demanda :

— Tu veux divorcer ?

— Je ne sais pas. Peut-être.

— À cause de maman ?

— Non, Julien. À cause de toi. Parce que tu ne m’as pas défendue. Pas une seule fois en cinq ans.

Claire raccrocha et éteignit son téléphone. Ses mains tremblaient, mais son cœur, lui, semblait plus calme.

Anne revint du marché, les bras chargés de sacs.

— Aide-moi à ranger, dit-elle. J’ai pris de quoi faire des boulettes. Chloé adore ça.

Claire l’aida sans parler. Il y avait beaucoup de viande, assez pour tout le monde, et même davantage.

— Maman, d’après toi, qu’est-ce qui compte le plus dans une famille ?

Anne réfléchit un instant.