Ses paroles auraient peut-être pu me rassurer si je n’avais pas vu ses épaules se raidir.
Je savais qu’il mentait.
L’odeur était réelle.
Et il la connaissait.
Plus je tentais de comprendre, plus son comportement m’effrayait. Chaque fois que je touchais à son côté du lit, que je soulevais le matelas ou que je déplaçais un objet posé près de la table de nuit, il devenait tendu, irritable et imprévisible.
Un jour, alors que je voulais simplement changer la housse, il avait brusquement arraché le drap de mes mains.
— Ne touche pas à mes affaires ! avait-il crié. Laisse tout exactement comme c’est !
J’étais restée figée.
Julien élevait rarement la voix. Il pouvait être froid, obstiné ou distant, mais je ne lui connaissais presque jamais de tels accès de colère.
Ce fut à cet instant précis que la peur prit véritablement racine en moi.
Cette nuit-là, l’odeur fut plus forte que jamais.
Elle paraissait remonter de sous le lit, ramper sur le sol et se répandre dans la pièce. J’avais l’impression qu’elle se glissait sous ma peau, emplissait mes narines et m’empêchait de respirer.
Allongée dans le noir, je fixais le plafond en écoutant mon cœur accélérer.
Le lendemain matin, Julien partit pour Bordeaux, où il devait rester trois jours. Il m’embrassa sur le front, me rappela de bien verrouiller la porte d’entrée et quitta la maison comme il l’avait déjà fait tant de fois.
J’attendis que ses pas disparaissent.
Puis le bruit de sa voiture s’éloigna dans la rue.
Le silence envahit la maison.
Je tournai lentement la tête vers le lit.
Quelque chose venait de se décider en moi.
Cette fois, je n’attendrais plus.
Lorsque je trouvai enfin le courage d’agir, le matelas était déjà posé au milieu de la chambre. Je l’avais tiré sur le sol et retourné de manière à pouvoir atteindre la partie située sous le côté de Julien.
Je restai longtemps debout devant lui, un couteau à la main.
Mes paumes étaient moites. Mes doigts tremblaient. Ma respiration se réduisait à de petites inspirations rapides.
Je pris une profonde bouffée d’air.
Puis je fis lentement glisser la lame sur le tissu.
La première entaille fut étonnamment difficile. La toile résistait, mais ce n’était rien comparé à ce qui se passait en moi.
J’avais l’impression de ne pas ouvrir un simple matelas.
Je découpais notre vie.
Je déchirais la surface sous laquelle s’étaient accumulés des secrets que je n’avais jamais été autorisée à voir.
À peine le tissu se fut-il entrouvert qu’une puanteur si violente me frappa au visage que je portai instinctivement la main à ma bouche.
L’air devint lourd, presque matériel.
Un frisson me parcourut tout le corps. Mon estomac se souleva. Mes yeux se remplirent de larmes.
Je reculai d’un pas.
Puis, quelques secondes plus tard, je me penchai de nouveau.
— Qu’est-ce que tu as caché là-dedans ? murmurai-je, sans même savoir à qui je posais la question.
Je poursuivis la découpe.
Sous la housse extérieure apparut la mousse. Par endroits, elle était sombre, humide et tachée.
Puis je vis un grand paquet en plastique.
Il était solidement ficelé, poisseux au toucher et couvert de traces de moisissure.
Mon cœur sembla s’arrêter.
Je m’étais préparée à plusieurs possibilités. De la nourriture avariée. Un animal mort. Un objet étrange, répugnant, mais explicable.
Pourtant, la vue de ce sac emballé avec autant de soin m’effraya davantage que tout ce que j’avais imaginé.
Je m’accroupis lentement en retenant ma respiration autant que possible. Je saisis le plastique et commençai à extraire le paquet du matelas.
Mes mains tremblaient si fort que mes doigts glissaient sans cesse.
Une odeur humide, sucrée et pourrie s’échappait de l’emballage. Tout mon corps me suppliait de reculer, de quitter la chambre et d’oublier ce que je venais de découvrir.
Mais il n’était plus possible de revenir en arrière.
Je coupai la première couche.
En dessous se trouvait une seconde enveloppe de plastique, encore plus épaisse. Celui qui avait caché ce paquet avait manifestement tout fait pour en protéger le contenu.
Ou pour empêcher l’odeur de se répandre.
Lorsque je déchirai la seconde couche, je découvris que quelque chose avait été enveloppé dans du tissu. De vieux couvre-lits, des morceaux de couverture déchirés, des chiffons décolorés, certains imbibés d’un liquide dont je ne pouvais identifier la nature.
Tout avait été plié avec une précision inquiétante.
On n’avait pas dissimulé de simples déchets.
On avait enseveli un secret qui ne devait jamais revoir la lumière.
Je m’immobilisai.
Une pensée épouvantable traversa mon esprit. Elle était si terrible que j’essayai aussitôt de la repousser.
Pendant une seconde, je fus convaincue que quelque chose de monstrueux se trouvait à l’intérieur.
Quelque chose auquel aucun être humain ne peut être préparé.
Mes jambes se dérobèrent et je m’assis lourdement sur le sol.
Malgré la peur, je continuai.
Il fallait que je sache.
