À soixante ans, elle apprit qu’elle attendait un enfant… puis découvrit que son petit-fils lui faisait avaler des produits en secret pour l’éloigner de sa propre maison

Il ne termina pas sa phrase.

Gérard posa doucement une main sur l’épaule de Madeleine.

— Rien n’est encore certain. Les médecins doivent poursuivre les examens.

Mathieu ne semblait plus écouter personne.

Son esprit était déjà occupé par d’autres pensées.

Si sa grand-mère attendait réellement un enfant, tout changeait.

L’appartement.

L’héritage.

La relation de Madeleine avec Gérard.

Et ses propres projets.

Élodie fut la première à prononcer à voix haute ce que lui-même n’osait pas formuler.

— Et nous, alors ?

Mathieu se tourna brusquement vers elle.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu m’as toujours dit que cet appartement finirait par être le tien.

— Élodie, ce n’est vraiment pas le moment !

— Alors, ce sera quand ?

— Tais-toi !

Jamais il ne lui avait parlé avec une telle violence.

À cet instant précis, Madeleine observa attentivement son petit-fils.

Quelque chose dans sa réaction lui parut étrange.

Il ne semblait pas seulement surpris.

Il ne paraissait pas heureux non plus.

Il avait peur.

Une peur profonde, presque paniquée.

Alors des souvenirs lui revinrent.

Les tasses de thé du soir.

Mathieu insistait souvent pour préparer lui-même la boisson.

Parfois, elle avait remarqué de petites boîtes posées près de sa tasse, mais elle n’y avait pas prêté attention. Elle les croyait remplies de vitamines.

Puis elle se rappela la somnolence inhabituelle qui l’envahissait certains soirs.

Et, le lendemain, cette étrange sensation d’énergie retrouvée.

Cela pouvait être un hasard.

Mais peut-être pas.

Madeleine fronça les sourcils.

— Mathieu.

— Quoi ?

— Qu’est-ce que tu me donnais ?

Il cligna des yeux.

— De quoi parles-tu ?

— Dans mon thé.

Son visage changea immédiatement.

— Rien du tout.

— Ne mens pas.

— Mamie, tu déraisonnes.

— Je t’ai vu plusieurs fois ajouter quelque chose dans ma tasse.

Élodie tourna vivement la tête vers son fiancé.

— De quoi parle-t-elle ?

— Je n’ai rien fait !

— Mathieu, reprit Madeleine d’une voix glaciale, dis-moi la vérité.

Il détourna les yeux.

Ce geste suffit à tout révéler.

Gérard se leva.

— Qu’est-ce que tu mettais dans le thé de ta grand-mère ?

— Rien de dangereux !

— Ce n’est pas ma question. Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais pas exactement.

— Comment ça, tu ne sais pas ?

Mathieu serra les poings.

— Je les ai commandés sur Internet.

Le silence tomba sur la cuisine.

— Qu’as-tu commandé ? demanda lentement Madeleine.

— Des compléments. Il était écrit qu’ils aidaient à retrouver de l’énergie, à mieux dormir et à réguler le métabolisme.

— Et tu les ajoutais à mes boissons sans m’en parler ?

— Je voulais que tu ailles mieux !

Madeleine le regardait comme si elle découvrait un inconnu.

— Si tu voulais m’aider, pourquoi ne pas me l’avoir dit ?

Mathieu ne répondit pas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu aurais refusé !

— Et tu t’es donc autorisé à me faire avaler n’importe quoi sans mon accord ?

— Je ne pensais pas que cela pouvait être dangereux.

— Est-ce que tu réfléchissais seulement à ce que tu faisais ?

Élodie recula d’un pas.

— Tu ne m’avais jamais parlé de ces produits.

— Cela ne te concernait pas !

— Tu es devenu fou ?

Gérard luttait visiblement pour garder son calme.

— Va chercher les emballages. Tout de suite.

— Pourquoi ?

— Pour les montrer au médecin.

Mathieu regarda sa grand-mère avec inquiétude.

Et, soudain, Madeleine comprit l’essentiel.

— Tu voulais que je cesse de m’occuper de votre vie.

Il resta silencieux.

— C’est bien cela ?

— Mamie…

— Tu espérais que je sois plus calme. Que je vienne moins souvent. Peut-être même que je reste définitivement chez Gérard.

— Je ne voulais pas te faire de mal.

— Tu voulais seulement que je ne sois plus un obstacle.

— Ce n’est pas la même chose !

— Pour moi, cela revient au même.

Madeleine détourna le visage.

Elle avait longtemps cru que la pire douleur de son existence était survenue le jour où elle avait perdu sa fille.

Mais celle qu’elle ressentait à présent était différente.

Le garçon qu’elle avait élevé à la place de son enfant disparue, celui à qui elle avait consacré ses meilleures années et qu’elle avait protégé contre le monde entier, avait risqué sa santé uniquement parce qu’elle gênait ses projets.

— J’aurais pu mourir à cause de ce que tu me donnais, murmura-t-elle.

Mathieu pâlit.

— Mais tu n’es pas morte.

Madeleine se retourna vivement.

— C’est ton excuse ?

— Je voulais bien faire !

— Pour qui ?

Il resta incapable de répondre.

Gérard parla d’une voix froide :

— Pour lui-même.

Mathieu explosa.

— Ne vous mêlez pas de ça !

— Je m’en mêlerai tant qu’il sera question de la santé de la femme avec laquelle je vis.

— Tout est de votre faute !

— Non, Mathieu, intervint Madeleine en levant la main. Ça suffit.

Elle fixa son petit-fils longuement, avec une tranquillité presque douloureuse.

— Demain, tu feras tes valises.

— Quoi ?

— Tu partiras.

Élodie se leva d’un bond.

— Mais où allons-nous aller ?

— Ce n’est plus mon problème.

— Et l’appartement ?

— Il est à moi.

— Mathieu a grandi ici !