Claire s’éveilla avant même que son réveil ne sonne. Dehors, la nuit résistait encore, bien que l’horloge approchât de sept heures. Le matin de septembre n’avait rien d’accueillant : la pluie crépitait doucement contre la fenêtre et les rafales secouaient les feuilles jaunies du vieux tilleul planté devant l’immeuble.
Pendant quelques secondes, Claire resta immobile, les yeux fixés au plafond. Tout son corps lui criait de refermer les paupières et de ne plus bouger.
Depuis quinze jours, son travail ressemblait à une course sans ligne d’arrivée. Elle était comptable dans une grande entreprise de distribution. Rapports, factures, appels, tableaux, contrôles… Il lui arrivait de ne rentrer qu’après vingt heures. Et, une fois la porte franchie, une autre journée commençait.
Préparer le dîner. Mettre une machine en route. Faire les courses. Par moments, Claire avait l’impression que son existence entière se résumait à une liste interminable de choses « à faire ».
À côté d’elle, Marc remua dans son sommeil.
— Pourquoi tu ne dors plus ? demanda-t-il d’une voix ensommeillée.
— Il faut se lever.
— Reste encore dix minutes.
— Si je reste allongée, tu partiras travailler le ventre vide.
Marc sourit et attira sa femme contre lui.
— Je survivrai.
Claire sourit à son tour malgré elle.
Ils étaient mariés depuis douze ans. Marc avait quarante-trois ans, Claire quarante. Les véritables disputes étaient rares. Son mari travaillait comme chef d’équipe dans une usine, possédait un tempérament calme et fuyait les conflits. C’était le genre d’homme capable de donner la dernière part de gâteau pour éviter de décevoir quelqu’un.
Autrefois, cette douceur avait séduit Claire. Désormais, elle l’agaçait de plus en plus, surtout lorsqu’il s’agissait de sa petite sœur. Sophie avait vingt-cinq ans, et toute la famille l’appelait affectueusement Soph.
Après des études dans une école de design, la jeune femme avait travaillé quelques mois dans une agence de publicité avant de démissionner.
— Je ne supporte pas de rester au bureau de neuf heures à dix-huit heures, avait-elle expliqué à son frère. Je suis une personne créative. J’ai besoin d’espace.
Ensuite, Sophie avait été réceptionniste dans un institut de beauté, vendeuse dans une boutique de décoration puis assistante auprès d’un photographe. Elle n’était jamais restée plus de deux ou trois mois au même endroit. Tantôt sa responsable était « toxique », tantôt ses collègues n’étaient « pas de son monde ». Parfois, le salaire était trop bas.
Ou bien les horaires ne lui convenaient pas. Ou encore les tâches « étouffaient son inspiration ». Au début, Claire n’y voyait rien de dramatique. Une jeune femme cherchait sa voie. Seulement, cette recherche s’éternisait étrangement. Et, pour une raison mystérieuse, elle se déroulait de plus en plus souvent dans l’appartement de Claire et Marc.
Ce matin-là, Claire fit cuire des œufs, prépara des tartines et posa une tasse de café devant son mari. Son téléphone sonna aussitôt. Marc regarda l’écran.
— Sophie.
Claire ne commenta pas.
— Oui… Salut… Oui, je suis encore à la maison… D’accord.
Il reposa son portable.
— Qu’est-ce qu’elle veut ?
— Rien de spécial. Elle demande si nous avons du café.
Claire se tourna lentement vers lui.
— Du café ?
— Oui, du café.
— Marc, les magasins ouvrent à huit heures.
— Elle a simplement posé une question.
Claire ne répondit pas. Depuis un an, Sophie ne faisait que « poser des questions ». Restait-il du fromage ? Y avait-il encore des yaourts ? Pouvait-elle prendre un paquet de pâtes ? Le shampoing dans la salle de bains était-il à Claire ? Pouvait-elle emprunter le fer à repasser ? Restait-il de la lessive ?
Pouvait-elle emporter la moitié de la tarte, puisque « vous ne mangerez jamais tout à deux » ?
Au début, ces demandes avaient semblé insignifiantes. Un soir, Sophie était arrivée chez eux sans prévenir.
— Mon réfrigérateur est complètement vide. Je n’ai même pas eu le temps de manger aujourd’hui.
Claire venait de sortir du four un poulet rôti accompagné de pommes de terre.
— Assieds-toi, bien sûr.
Sophie avait dîné. Puis elle avait demandé si elle pouvait prendre un peu de nourriture pour chez elle. Claire lui avait préparé une boîte et ajouté quelques boulettes de viande.
La semaine suivante, Sophie était revenue. Puis encore une autre fois.
Quelques mois plus tard, elle ne jugeait même plus nécessaire d’annoncer sa venue. Elle sonnait simplement vers neuf heures du soir.
— Bonsoir ! Je ne reste pas longtemps.
Son « pas longtemps » durait généralement trois heures et se terminait presque toujours devant le réfrigérateur.
Un samedi matin, Claire rentrait du supermarché. Les poignées de ses deux sacs lourds lui entaillaient les doigts. Lorsqu’elle atteignit le quatrième étage et ouvrit la porte, elle entendit la voix de Sophie dans la cuisine.
— Marc, je peux prendre ce fromage ?
— Oui, vas-y.
Claire s’arrêta dans l’entrée. Sophie rangeait déjà les achats dans un sac : le fromage, plusieurs pots de yaourt, du beurre et du jambon.
