À l’approche de minuit, le groupe était visiblement ivre.
Leurs voix portaient de plus en plus fort, leurs gestes devenaient grossiers et leurs plaisanteries perdaient toute limite.
Soudain, Antoine se leva. Il frappa plusieurs fois dans ses mains afin d’attirer l’attention de toute la salle.
— Mesdames et messieurs ! lança-t-il. Vous allez assister à l’attraction principale de cette soirée !
Ses amis se redressèrent avec enthousiasme. Plusieurs sortirent leurs téléphones et activèrent aussitôt la caméra.
Un pressentiment glacial envahit Élodie.
Elle aurait voulu disparaître dans l’arrière-salle, mais Antoine la désigna du doigt.
— Toi. Approche.
— Désirez-vous autre chose ? demanda-t-elle avec prudence.
— Viens ici, c’est tout.
Élodie avança de quelques pas, hésitante.
Deux hommes bondirent alors de leur siège et lui saisirent les bras.
— Qu’est-ce que vous faites ? Lâchez-moi ! cria-t-elle en essayant de se dégager.
Ses ravisseurs serrèrent davantage leurs mains autour de ses poignets.
Élodie tourna la tête vers le directeur. Elle s’attendait à le voir appeler la sécurité ou ordonner que cette scène cesse immédiatement.
Il se tenait près du comptoir, les doigts crispés et le visage tendu.
Mais il n’avait pas peur pour elle.
Il craignait seulement de perdre ses clients les plus rentables.
— Vous comptez intervenir ? demanda doucement Claire, une autre serveuse qui se trouvait à proximité.
Le directeur détourna les yeux.
— Ne te mêle pas de ça.
Antoine, lui, affichait un large sourire. Il ouvrit une boîte-cadeau posée sur la table et en sortit une tondeuse électrique.
— Ne t’inquiète pas, ma belle, dit-il. Ce n’est qu’une petite plaisanterie. Tes cheveux repousseront. En revanche, tu garderas un souvenir inoubliable de cette soirée.
Ses amis partirent de nouveau d’un rire tonitruant.
Le cœur d’Élodie se mit à battre avec une violence douloureuse. Elle tenta de se libérer, mais les deux hommes la maintinrent fermement.
— Je vous en prie, arrêtez ! supplia-t-elle.
Le ronronnement de la tondeuse trancha le silence qui venait de tomber sur la salle.
Les clients se rapprochèrent.
Certains regardaient la scène avec horreur. D’autres filmaient. Quelques-uns souriaient, comme s’ils assistaient à un spectacle original.
Personne ne s’avança assez pour lui venir en aide.
Élodie ferma les yeux lorsque la lame froide toucha son crâne.
Une longue mèche châtain tomba sur le sol.
Puis une autre.
Et une troisième.
Elle ne savait pas encore que cette nuit allait bouleverser son existence, mais aussi celle de tous ceux qui, autour d’elle, choisissaient de rester silencieux.
Lorsque le moteur s’arrêta enfin, ses cheveux étaient éparpillés sur le sol brillant du restaurant.
Élodie resta immobile, assise, comme si elle ne sentait plus son propre corps.
Les larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle songe à les essuyer.
Dans la paroi de verre, elle aperçut le reflet d’une inconnue : une femme en uniforme, entièrement rasée, le regard vidé de toute lumière.
Elle avait l’impression qu’on ne lui avait pas seulement retiré ses cheveux. On lui avait arraché sa dignité, son sentiment de sécurité et la dernière parcelle de confiance qu’elle accordait aux êtres humains.
Des applaudissements éclatèrent dans la salle.
Quelqu’un siffla avec enthousiasme.
Plusieurs hommes riaient si fort qu’ils peinaient à rester debout.
Antoine fit tourner la tondeuse dans sa main avec la fierté d’un champion venant de remporter un trophée.
— Voilà ce que j’appelle la meilleure blague de l’année ! proclama-t-il.
Ses amis l’acclamèrent bruyamment.
Certains clients continuaient à enregistrer la scène et calculaient déjà le nombre de vues que la vidéo pourrait obtenir une fois publiée sur les réseaux sociaux.
Élodie releva lentement la tête.
Elle chercha dans la foule un seul visage qui la regarderait comme une personne et non comme un divertissement.
Quelques clients se détournaient. D’autres la dévisageaient avec pitié, mais aucun ne quittait sa place.
La peur que leur inspiraient ces hommes riches et puissants s’était révélée plus forte que la compassion la plus élémentaire.
Claire s’approcha avec précaution et tendit la main à Élodie pour l’aider à se relever.
— Donnez-lui au moins un verre d’eau, demanda-t-elle.
Le directeur lui barra brutalement le passage.
— Je t’ai dit de ne pas intervenir, siffla-t-il. C’est terminé maintenant.
Claire le fixa avec une déception si profonde qu’il détourna de nouveau le visage.
C’est à cet instant précis que les lourdes portes d’entrée s’ouvrirent.
Un homme grand, vêtu d’un costume noir parfaitement ajusté, franchit le seuil.
Il avançait avec lenteur et assurance. Il n’affichait ni arrogance ni agitation et ne demandait l’attention de personne.
Pourtant, dès qu’il entra, l’atmosphère changea.
Le portier se redressa immédiatement. Les agents de sécurité échangèrent des regards inquiets. Plusieurs employés reconnurent le nouveau venu et pâlirent.
Élodie leva les yeux.
Son cœur sembla s’arrêter.
C’était Julien.
