Son mari.
Mais il n’était pas le Julien tendre et discret dont elle gardait le souvenir. L’homme qui se tenait devant elle était aussi celui qu’elle avait connu avant de décider de disparaître de sa vie.
Puissant.
Riche.
Sûr de lui.
Derrière lui marchaient plusieurs hommes en costumes sombres, ses assistants et les membres de sa sécurité personnelle.
Presque tout le monde, dans la région, savait ce que Julien était devenu. Il comptait parmi les investisseurs les plus importants du pays et aurait pu acheter le restaurant, ainsi que l’immeuble entier, sans avoir à réfléchir au prix.
Élodie l’avait épousé alors qu’ils étaient encore étudiants.
Julien suivait une formation d’ingénieur et elle étudiait les arts. Ils avaient très peu d’argent, mais leur amour leur semblait alors plus solide que tout ce qui pouvait leur manquer.
Puis la mère d’Élodie était tombée gravement malade.
À cette époque, Julien débutait à peine dans les affaires. Il travaillait jour et nuit et risquait tout ce qu’il possédait pour faire décoller son entreprise.
Élodie avait fini par se convaincre qu’elle n’avait pas le droit de l’entraîner dans une existence entièrement consacrée à ses problèmes. Elle était partie, persuadée qu’en son absence il pourrait bâtir sa carrière et réaliser ses ambitions.
Leur séparation n’avait pas été marquée par des cris ni par une scène dramatique.
Ils s’étaient seulement fait une promesse : si le destin les réunissait un jour, aucun des deux ne repartirait.
Élodie avait déménagé dans une autre ville, trouvé un poste de serveuse et consacré toute son énergie à sa mère.
Elle n’avait jamais tenté de retrouver Julien. Elle ne cherchait pas non plus à savoir ce qu’il était devenu.
Mais le destin, lui, n’avait pas renoncé à les réunir.
À présent, Julien se tenait à l’entrée du restaurant et ne regardait qu’elle.
Sa tête rasée.
Ses yeux remplis de larmes.
Les mèches abandonnées sur le sol.
Antoine, qui brandissait encore la tondeuse quelques instants plus tôt, abaissa lentement le bras.
Son visage perdit toute couleur.
Il connaissait parfaitement Julien.
Deux ans auparavant, Antoine avait voulu conclure une affaire très avantageuse avec son groupe. Les négociations avaient échoué. Julien lui avait alors déclaré sans détour qu’il ne travaillait pas avec des hommes qui humiliaient leurs employés et traitaient les autres comme des objets.
Antoine n’avait jamais oublié cette conversation.
Julien traversa la salle.
Les clients s’écartèrent pour lui laisser le passage.
Il ne regarda ni les convives ni le directeur. Ses yeux restaient fixés sur Élodie.
Lorsqu’il arriva devant elle, le restaurant devint silencieux au point que l’on entendait sa respiration saccadée.
— Élodie, dit-il d’une voix basse. Tu ne m’as pas appelé.
Elle ne trouva rien à répondre.
Elle contemplait l’homme qui avait autrefois été un étudiant pauvre et amoureux, et dont la seule présence venait de faire taire toute une salle.
— Qui t’a fait ça ? demanda-t-il.
Sa voix demeurait calme.
Pourtant, une telle force contenue s’en dégageait qu’Antoine recula malgré lui.
Julien tourna lentement la tête. Son regard s’arrêta sur la tondeuse que l’autre tenait toujours entre ses doigts.
— C’était une plaisanterie, balbutia Antoine en essayant de sourire. Une simple blague, Julien. Nous ne savions pas qu’elle…
— Vous ne saviez pas qu’Élodie était ma femme ? l’interrompit Julien. Ou vous ne saviez pas qu’humilier quelqu’un n’avait rien d’amusant ?
Antoine resta muet.
Julien se pencha vers Élodie, l’aida avec douceur à se relever, puis ôta délicatement les mèches restées sur ses épaules.
— Tu as été courageuse, murmura-t-il. Pardonne-moi de t’avoir retrouvée si tard.
Ensuite, il se tourna vers le directeur, qui ne parvenait plus à dissimuler ses tremblements.
— Vous avez laissé une employée être agressée dans votre propre établissement. Vous avez regardé pendant qu’on la maltraitait.
— Monsieur Julien, je peux vous expliquer…
— Non. Vous ne le pouvez pas. Ce restaurant fermera dès ce soir. Demain, ses propriétaires recevront la notification officielle mettant fin à tous les accords d’investissement. Votre responsabilité dans cette affaire sera également examinée.
Le directeur devint encore plus pâle.
Julien reporta ensuite son attention sur Antoine.
— Vous recevrez demain matin les documents de mes avocats. Agression, séquestration, humiliation publique et préjudice moral. Cette prétendue plaisanterie vous coûtera bien plus cher que toutes les soirées que vous avez passées ici.
Antoine entrouvrit les lèvres, mais Julien l’arrêta d’un geste.
— Gardez vos excuses. Vous pourrez vous expliquer devant vos avocats et devant le tribunal.
Il promena ensuite un regard froid sur les autres clients.
— Ceux qui ont filmé la scène doivent conserver les enregistrements et les remettre aux enquêteurs. Si quelqu’un publie la vidéo pour se divertir ou tente de gagner de l’argent grâce à l’humiliation d’Élodie, mes avocats retrouveront cette personne. Et croyez-moi, j’en ai largement les moyens.
