Camille est entrée dans ma vie dès la première semaine d’université. Elle s’était installée sans la moindre gêne à la place que j’occupais d’habitude pendant un cours de sociologie et, lorsque je lui ai demandé de se décaler, elle n’a même pas fait semblant d’envisager la chose.
— Tu peux t’asseoir à côté de moi, a-t-elle dit après avoir jeté un coup d’œil à mon cahier. À condition que quelqu’un soit capable de déchiffrer tes notes.
Je me suis assis près d’elle.
Et, à partir de cet instant, j’ai été perdu.
Pendant trois ans, nous avons été inséparables. Nous préparions des repas immangeables dans de petits appartements loués à la hâte, nous nous disputions chaque dimanche devant des mots croisés trop difficiles et nous imaginions notre avenir, sans jamais lui donner la même forme. Camille rêvait d’une vieille maison aux volets verts. Moi, je pensais à une thèse, aux voyages et aux pays que je voulais découvrir un jour.
À cette époque, nous avions la certitude naïve que le temps ne manquerait jamais.
Un soir, alors que nous étions assis sur le sol de son salon, Camille m’a demandé quand je pensais que nous pourrions avoir des enfants.
J’ai laissé échapper un rire embarrassé.
— Pas avant longtemps, j’imagine. J’ai encore tellement de choses à faire.
Son expression s’est aussitôt refermée.
J’ai cru qu’elle cherchait à me forcer la main.
Elle, de son côté, a eu l’impression que je refusais d’entendre ce qu’elle essayait de me dire.
La dispute a été plus violente que toutes celles qui l’avaient précédée. Nous nous sommes lancé des paroles que nous ne pensions pas vraiment, mais aucun de nous n’a trouvé le courage de revenir vers l’autre.
Le lendemain matin, la moitié de ses vêtements avait disparu de l’armoire.
Elle ne répondait plus à mes appels. Ses comptes sur les réseaux sociaux avaient été supprimés. Camille semblait avoir effacé jusqu’à la moindre trace de son passage dans mon existence.
J’ai essayé de la retrouver pendant près de dix ans. Pas chaque jour, bien sûr, mais assez souvent pour que cette blessure jamais refermée finisse par abîmer toutes les relations qui ont suivi.
Puis, un jeudi pluvieux, quelqu’un a sonné à ma porte.
Camille se tenait sur le palier. Elle avait énormément maigri, son visage était d’une pâleur inquiétante et elle s’appuyait au garde-corps comme si ses jambes menaçaient de céder.
Pourtant, un seul regard m’a suffi pour la reconnaître.
— Bonjour, a-t-elle murmuré.
J’aurais dû lui demander immédiatement pourquoi elle avait disparu, où elle était passée et pourquoi elle revenait après toutes ces années.
À la place, je me suis contenté de reculer pour la laisser entrer.
Nous nous sommes assis face à face dans le silence. Puis Camille a prononcé des mots auxquels je n’étais pas préparé.
— Je suis gravement malade. Les médecins ne peuvent plus me guérir.
— Combien de temps te reste-t-il ?
— Quelques mois. Peut-être moins.
Elle a posé sa main sur la mienne.
— Je suis venue te demander quelque chose.
Camille voulait que je l’épouse.
Un rire incrédule m’a échappé.
— Tu disparais pendant dix ans, tu reviens alors que tu es condamnée, et tu me demandes de devenir ton mari ?
— Je sais que c’est insensé.
— Non, Camille. Tu ne mesures même pas à quel point.
Ses doigts se sont resserrés autour des miens.
— Je t’en prie.
J’aurais dû dire non.
Deux jours plus tard, nous étions pourtant devant l’officier d’état civil.
Camille portait une robe bleue toute simple. Elle était si faible que, pendant l’échange des consentements, j’ai dû la soutenir pour qu’elle reste debout.
Lorsque l’officier nous a déclarés mari et femme, elle m’a souri exactement comme autrefois, quand nous avions à peine plus de vingt ans.
Les dix jours qui ont suivi ont ressemblé à un miracle minuscule, dissimulé au reste du monde.
Nous prenions notre petit-déjeuner au lit, nous regardions de vieux films et nous restions des heures à écouter la pluie frapper les vitres.
Chaque fois que je lui demandais pourquoi elle était revenue, Camille me répondait toujours la même chose :
— Je te le dirai plus tard.
Mais nous n’avons jamais eu de lendemain.
La dixième nuit, Camille est morte à côté de moi.
Pendant les funérailles, alors que les proches défilaient pour lui dire adieu, une femme que je ne connaissais pas s’est approchée. Sans un mot, elle a déposé une enveloppe dans ma main.
À l’intérieur se trouvait une petite clé en laiton.
— Il y a cent vingt-sept lettres qui vous attendent, m’a-t-elle dit. Commencez par la première.
Elle s’appelait Élodie. J’ai appris qu’elle avait vécu plusieurs années dans l’appartement voisin de celui de Camille.
Après la cérémonie, Élodie m’a conduit jusqu’au logement où Camille avait passé tout ce temps. Elle m’a fait traverser un couloir étroit et m’a mené jusqu’à la chambre.
Sous une rangée de manteaux suspendus, un lourd coffre en bois sombre reposait contre le mur.
— Elle vous écrivait depuis le début, a soufflé Élodie.
— Alors pourquoi ne m’a-t-elle jamais envoyé une seule lettre ?
