Je faisais tout pour ne pas penser à sa femme.
Volontairement.
Mais parfois, la réalité parvenait malgré tout à s’infiltrer.
Il lui arrivait de l’appeler devant moi.
Les conversations étaient brèves.
— Oui, je vais rentrer tard. Une réunion. Non, pas trop tard. Je t’embrasse.
Je t’embrasse.
Ces mots me faisaient toujours quelque chose.
Il disait à sa femme : « Je t’embrasse ».
Et, une minute plus tard, il m’embrassait.
Les mêmes lèvres.
La même formule.
Deux femmes.
J’avais besoin de croire qu’un de ces baisers était machinal, tandis que l’autre était sincère.
Évidemment, je pensais que le mien était le vrai.
Un soir, Mathieu est allé prendre une douche en laissant son téléphone sur la table de chevet.
L’écran s’est allumé.
Je n’avais pas l’intention de lire ses messages, mais la phrase est apparue sous mes yeux :
« N’oublie pas le lait et le pain. Je t’embrasse. »
Quelques mots seulement.
Du lait.
Du pain.
Je t’embrasse.
Et, étrangement, ce sont ces mots ordinaires qui m’ont mise mal à l’aise.
Parce que le lait et le pain ont fissuré le mensonge confortable dans lequel je vivais.
Sa femme sans nom est soudain devenue une personne réelle.
Une femme qui l’attendait chez elle.
Une femme qui, le matin, verserait du lait dans une tasse.
Qui couperait du pain.
Qui lui écrirait « je t’embrasse ».
Et qui attendrait peut-être sa réponse.
Pendant longtemps, je me suis installée dans le rôle de la victime.
Aujourd’hui, je peux l’avouer sans détour : c’était très confortable.
Moi, j’étais jeune, célibataire et amoureuse.
Lui, un homme marié malheureux, prisonnier de circonstances compliquées.
Elle, une femme froide et ennuyeuse qui ne le comprenait plus depuis longtemps.
Dans ce triangle, je devenais automatiquement la meilleure.
La plus vivante.
La plus désirée.
La seule qui comptait vraiment.
Une seule personne connaissait l’existence de Mathieu : mon amie Sophie.
Je lui avais tout avoué le premier mois.
— Sophie, il est marié.
Elle m’avait regardée.
— Formidable. Et après ?
— Il dit qu’entre sa femme et lui, il n’y a plus rien. Ils vivent ensemble comme des colocataires.
Sophie avait soupiré.
— Ils disent tous ça.
— Mais lui, il est différent.
— Évidemment. Ils sont tous différents.
Elle ne m’a jamais traitée de mauvaise personne.
Elle ne m’a pas fait la morale.
Elle n’a pas provoqué de scène.
Elle désapprouvait, c’est tout.
Et parfois, une désapprobation silencieuse pèse bien plus lourd qu’un jugement prononcé à voix haute.
Après cette conversation, nous avons presque cessé de parler de Mathieu.
Nous continuions à nous voir.
Nous prenions des cafés.
Nous allions au cinéma.
Nous parlions du travail et de nos vies.
Mais une paroi de verre invisible semblait s’être dressée entre nous.
Mathieu se trouvait de l’autre côté.
Je ne racontais rien.
Sophie ne posait aucune question.
En trois ans, je n’ai jamais vu la femme de Mathieu.
Je ne connaissais pas son prénom.
Je ne savais pas son âge.
J’ignorais ce qu’elle faisait dans la vie.
Je ne savais pas si elle avait les cheveux courts ou longs, si elle était grande ou petite, mince ou ronde.
Il ne me donnait aucune information.
Et moi, je m’interdisais soigneusement d’en demander.
Entre nous, une règle tacite s’était installée :
elle n’existait pas.
Il n’y avait que lui et moi.
Bien sûr, je l’imaginais.
Surtout la nuit, après le départ de Mathieu.
Je restais allongée près de l’oreiller encore tiède et je créais dans mon esprit une femme vêtue d’une vieille robe de chambre, chaussée de pantoufles usées.
Une femme épuisée.
Terne.
Le regard éteint.
Toujours mécontente.
Une femme qui avait cessé depuis longtemps d’être intéressante et qui, pour son mari, n’était plus qu’un meuble familier.
J’avais besoin de la voir ainsi.
Sinon, toute mon histoire prenait une autre apparence.
Si la femme de Mathieu était belle, gentille, drôle et pleine de vie, alors qui étais-je, moi ?
Pas la femme qu’il avait « choisie ».
Seulement celle auprès de laquelle un homme venait se distraire deux fois par semaine avant de retourner chez lui.
Cette pensée m’était insupportable.
Puis je l’ai rencontrée.
C’était au mois de mars.
Par hasard.
Je ne le suivais pas.
Je ne cherchais aucune preuve.
C’était un samedi ordinaire, dans un centre commercial.
Je montais sur un escalator tandis que, sur celui d’à côté, les clients descendaient.
Et soudain, je l’ai aperçu.
D’abord, je n’ai vu que Mathieu.
Il était avec les enfants.
Le garçon de la photo, désormais plus âgé — il devait avoir douze ans — portait un casque audio sur les oreilles.
La petite fille, qui avait environ neuf ans, tenait son père par la main.
Et à côté d’eux marchait une femme.
Sa femme.
Je ne l’ai pas reconnue grâce à une photographie : je n’en avais jamais vu une seule.
J’ai compris que c’était elle à cause de la main de Mathieu.
Il avait posé sa paume sur son épaule.
Un geste léger.
Naturel.
Presque automatique.
Impossible à jouer volontairement.
On touche de cette façon quelqu’un qui fait partie de votre vie depuis longtemps.
