Au début, elle trouvait presque romantique ce rendez-vous du soir. Boire quelque chose ensemble à la fin de la journée était devenu leur petit cérémonial, une manière pour Laurent de célébrer un jour de plus passé à ses côtés.
— Un verre pour chaque journée de notre vie commune, répétait-il invariablement.
Mais, au fil des années, ce moment tendre se transforma peu à peu.
Ce ne fut bientôt plus une proposition.
C’était devenu une obligation.
Qu’elle soit épuisée, malade ou pliée de douleur, Laurent posait toujours un verre devant elle et attendait.
En silence.
Sans s’impatienter.
Avec une insistance calme et régulière qui, au fil du temps, finit par la mettre mal à l’aise.
La boisson avait une odeur âcre. Par moments, elle lui laissait sur la langue un goût métallique étrange. Après quelques gorgées, une brûlure persistante lui remontait dans la bouche et la gorge.
Et puis, il y avait un détail qu’elle ne parvenait pas à oublier.
Laurent ne servait jamais cette boisson à personne d’autre.
Lorsque des amis ou des membres de la famille venaient chez eux, la bouteille disparaissait mystérieusement.
Elle ne réapparaissait qu’après leur départ, une fois la porte d’entrée refermée à clé.
Le jour où ses soupçons cessèrent de n’être que des soupçons
Un soir, leur fille Émilie, qui était encore adolescente, voulut sentir ce que contenait la bouteille.
Elle n’eut pas le temps de la toucher. Laurent la lui arracha des doigts avec une brusquerie si soudaine que tout le monde resta figé.
Personne ne l’avait jamais vu réagir de cette façon.
C’est à cet instant que l’inquiétude véritable s’installa dans l’esprit de sa femme.
Quelques jours plus tard, elle décida de vérifier par elle-même.
Au lieu de boire le contenu de son verre, elle le vida discrètement dans un pot où poussait une plante d’intérieur.
Le lendemain matin, les feuilles avaient noirci.
Presque toutes.
Elle demeura longtemps devant le pot, incapable d’en détourner les yeux.
Ses mains se mirent à trembler.
Ce jour-là, elle passa des heures à chercher des informations sur les substances capables d’agir lentement sur l’organisme.
Elle repensa à ses vertiges.
À cette faiblesse sans explication.
À la fatigue constante qu’elle avait toujours attribuée à l’âge et au travail.
Et une pensée terrifiante revenait sans cesse, comme une phrase qu’elle ne pouvait faire taire :
Et si Laurent essayait de lui faire du mal depuis toutes ces années ?
Les dernières paroles de celui qui allait disparaître
Elle obtint la réponse trop tard.
Ou presque trop tard.
Au cours du trente-cinquième hiver de leur vie commune, Laurent fut victime d’un grave accident cardiaque.
On le transporta à l’hôpital.
Même depuis sa chambre, il l’appelait chaque soir, exactement à vingt et une heures.
Et chaque fois, il lui posait la même question :
— Tu as bu ?
Elle répondait :
— Oui.
Alors que, depuis plusieurs jours déjà, elle ne touchait plus à cette boisson.
Laurent savait peut-être qu’elle mentait.
Mais il ne lui en parlait pas.
Quelques heures avant sa mort, il lui demanda de s’approcher. Chaque mot lui coûtait un effort.
— Promets-moi que tu continueras, murmura-t-il.
Elle referma ses doigts sur sa main.
— Laurent, dis-moi enfin ce qu’il y a dans cette bouteille.
Les yeux de son mari se remplirent de larmes.
Il resta silencieux un long moment.
Puis il souffla :
— C’est la seule chose pour laquelle je n’ai jamais trouvé le courage de te dire la vérité.
Elle voulut l’interroger davantage.
Mais Laurent serra seulement ses doigts avec plus de force.
Ce fut leur dernier contact.
Quelques heures plus tard, il mourut.
Après les funérailles, elle prit la bouteille et la porta dans un laboratoire privé.
On lui annonça que les résultats seraient disponibles dans quelques jours.
Le troisième jour, le laboratoire l’appela et lui demanda de venir en personne.
On lui conseilla même de ne pas se présenter seule.
Elle emmena Émilie avec elle.
Dans son bureau, le médecin ferma la porte, posa les documents devant elles, puis resta silencieux pendant plusieurs secondes.
La femme se prépara à entendre la pire des nouvelles.
Pourtant, les premiers mots du médecin la laissèrent complètement désemparée.
— Ce n’est pas du poison.
Elle le fixa, incapable de comprendre.
— Comment ça ?
— La bouteille contient un médicament spécialement préparé. Il est prescrit dans le traitement d’une maladie héréditaire extrêmement rare.
Émilie se tourna la première vers sa mère.
La femme, elle, ne comprenait toujours rien.
Le médecin poursuivit ses explications.
Durant la première année de leur mariage, elle s’était évanouie sans raison apparente.
Les examens avaient alors révélé une maladie héréditaire rare, la même qui avait autrefois emporté sa mère.
À l’époque, le diagnostic l’avait tellement bouleversée qu’elle avait refusé tout traitement.
Elle ne voulait pas prendre de comprimés.
Elle refusait de revoir les médecins.
Elle ne supportait même pas que l’on prononce le nom de cette maladie.