Ma sœur traversait chaque matin la cuisine enveloppée dans une simple serviette, jusqu’au jour où mon mari posa sa tasse, déverrouilla son téléphone et lui montra la raison pour laquelle il avait cessé de quitter la pièce en silence

Élise ne s’attendait visiblement pas à la question.

— Moi ?

— Oui. Quelque chose qui t’agace particulièrement ?

Ma sœur réfléchit.

— Je n’aime pas qu’on prenne mes vêtements sans demander.

— D’accord.

Sophie se dirigea vers la buanderie.

Élise resta immobile.

— C’est tout ?

Sophie se retourna.

— Pardon ?

— Tu ne veux pas savoir pourquoi je n’aime pas ça ?

— Ce sont tes vêtements.

Elle haussa les épaules.

— C’est une demande parfaitement raisonnable.

Puis elle poursuivit son chemin.

Élise demeura devant la porte du placard.

Pour la première fois depuis une semaine, quelqu’un avait entendu une limite qu’elle posait et s’était contenté de répondre : « D’accord. »

***

Sur le chemin du retour, l’annonce de la chambre était toujours ouverte sur le téléphone d’Élise.

Julien n’était pas venu avec nous. Je l’avais décidé ainsi. Cette conversation devait rester entre ma sœur et moi.

Nous avions parcouru la moitié du trajet lorsque je posai enfin la question que je repoussais depuis plusieurs jours.

— Pourquoi voulais-tu tellement que Julien échoue à ton test ?

Élise continuait à regarder droit devant elle.

— Je ne le voulais pas.

— Alors pourquoi ma demande ne suffisait-elle pas pour que tu arrêtes ?

Elle verrouilla son téléphone.

Quelques rues défilèrent dans le silence.

Puis elle répondit d’une voix presque inaudible :

— Parce qu’Antoine ne m’a pas trompée.

Je lui lançai un regard rapide.

— Quoi ?

— Il ne m’a pas trompée. Il ne m’a jamais frappée. Il ne m’a pas volé d’argent. Il n’y avait pas une autre femme.

Je ralentis avant un feu rouge.

— Alors qu’est-ce qui s’est passé ?

Élise observa son téléphone éteint.

— Il a simplement dit qu’il ne voulait plus de notre vie commune.

Le feu passa au vert, mais je ne redémarrai pas tout de suite. Le conducteur derrière nous klaxonna brièvement.

Élise tourna la tête vers la vitre.

— Six ans, Camille. Six ans, et tout s’est terminé comme ça.

Je continuai de conduire.

Je ne lui donnai pas de conseil. Je ne cherchai pas à défendre Antoine. Je ne tentai pas de rendre ses paroles moins cruelles.

Après un long moment, Élise reprit :

— J’attendais sans cesse de découvrir qu’il avait fait quelque chose d’horrible.

— Mais il n’a rien fait ?

— Non. Je voulais seulement qu’il existe une raison.

Alors je compris enfin pourquoi elle observait Julien avec autant d’attention.

Ce n’était pas parce qu’elle le désirait.

Elle voulait faire de lui une preuve.

— Tu voulais vérifier que mon couple n’était pas différent du tien, dis-je doucement. Si Julien échouait, alors la décision d’Antoine aurait paru plus logique.

Élise me regarda, puis se détourna vers la fenêtre.

— Peut-être.

— Et s’il ne ratait pas ton test ?

Elle gratta du bout de l’ongle le bord de la coque de son téléphone.

— Alors peut-être que le problème n’était pas celui de toutes les relations.

Elle avala difficilement.

— Peut-être qu’il était seulement dans la mienne.

J’entrai dans l’allée devant la maison et coupai le moteur. Aucune de nous ne fit mine d’ouvrir la portière.

Après quelques secondes, Élise murmura :

— Je ne cherchais pas à te prendre Julien. J’avais seulement besoin de savoir.

Je posai la main sur la poignée, puis m’arrêtai.

— Ton chagrin explique pourquoi tu avais besoin d’une preuve.

Elle me regarda attentivement.

— Mais il n’explique pas pourquoi mon « non » a cessé de compter pour toi.

Ses doigts se figèrent sur son téléphone.

Cette fois, elle ne protesta pas.

Lorsque nous rentrâmes, Élise posa le vieux peignoir sur la chaise.

— Je suis désolée, dit-elle.

Je ne répondis pas tout de suite.

— Pas d’être malheureuse, ajouta-t-elle. Pour ça, je ne suis pas prête à aller mieux. Je veux encore avoir le droit de souffrir un peu.

Elle baissa les yeux vers le peignoir.

— Je suis désolée d’avoir décidé que tu devais d’abord me prouver que ta limite était raisonnable avant que je daigne la respecter.

— Merci, répondis-je.

— Je ne suis pas prête à déménager demain.

— Je ne te demande pas de partir demain.

Nous nous installâmes à la table de la cuisine et, pour la première fois, nous donnâmes au mot « provisoire » une signification concrète.

Élise continuerait à chercher un emploi. Dès qu’elle aurait un revenu, elle participerait modestement aux dépenses. Nous regarderions ensemble les annonces et fixerions une date réaliste pour son départ.

— Et plus aucun test, précisai-je.

À ce moment-là, Julien entra avec plusieurs sacs de courses.

— Plus aucun nouveau test, ajouta-t-il.

— Ça devrait être une règle valable pour tout le monde, dit-il.

Élise pointa un doigt vers lui.

— Personne ne t’a demandé ton avis.

— Il a le droit de parler dans sa propre cuisine.

Julien posa les sacs sur la table.

— Merci, Camille.

Élise leva les yeux au ciel, mais son regard n’avait plus la même dureté.

Julien se tourna vers moi.

— Et si quelque chose concerne notre couple, je ne me cacherai plus derrière la phrase : « C’est ta sœur. »

— Très bien.

Élise poussa un long soupir.

— Vous allez vraiment devenir un couple émotionnellement équilibré sous mes yeux ?