Sophie ne disait rien. Elle se tenait près de la table et regardait les deux feuilles posées l’une à côté de l’autre. Deux listes identiques dans leur contenu, mais opposées dans la direction qu’elles prenaient. Quelque part au fond d’elle, une gêne et une honte venaient de naître. Pourtant, elle chassa aussitôt ces sensations désagréables.
Trois semaines plus tard, Sophie appela Julien. Cette fois, sa voix n’avait plus rien de tranchant ni d’arrogant. Elle était fragile, presque hésitante.
— Est-ce que je peux venir vous voir ?
— Viens, répondit Julien.
Elle arriva les yeux rougis et une écharpe froissée autour du cou. Elle s’assit dans la cuisine, serra sa tasse entre ses deux mains et resta longtemps incapable de parler. Élodie posa une assiette de biscuits devant elle avant de prendre place en face.
— Raconte-nous, dit-elle.
— Thomas m’a demandé de l’épouser, commença Sophie. Il y a un mois. J’ai accepté.
— Félicitations, répondit Julien. Mais à voir ton visage, on ne dirait pas qu’il s’est produit quelque chose d’heureux.
— Sa mère… Sa mère a préparé une liste pour moi.
Élodie demeura immobile. Julien posa lentement sa tasse sur la table.
— Quelle sorte de liste ? demanda-t-il, même s’il avait déjà compris.
— Une liste d’obligations. Ce que je dois faire chez elle, la manière dont je dois accueillir mon futur mari, les plats que je dois préparer et la façon dont je dois parler devant les invités. Quatorze règles, Sophie releva les yeux. Elle m’a dit que c’était la coutume dans leur famille. D’abord la grand-mère avait obéi, puis sa mère, et maintenant c’était mon tour.
— Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Rien. J’étais tellement bouleversée que je n’ai pas réussi à prononcer un mot. Thomas était là, à côté de moi, et il faisait comme si tout était normal. Comme si je n’avais plus qu’à prendre la feuille et à accepter chacune de ses exigences.
Élodie l’observait sans la moindre trace de satisfaction. Elle ne cherchait pas à savourer sa revanche. Elle la regardait simplement avec attention.
— Cela ne te rappelle rien ? demanda-t-elle doucement.
Sophie avala difficilement sa salive.
— Si.
— Qu’as-tu ressenti lorsque cette femme t’a tendu le papier ?
— Comme si elle ne me considérait pas comme une personne. Comme si je n’étais qu’une fonction pratique, un ensemble de tâches à accomplir. Mes envies, mon caractère et ma personnalité ne l’intéressaient pas. Tout ce qui comptait, c’était que je corresponde à l’image qu’ils avaient fabriquée.
— C’est exactement ce que j’ai ressenti, il y a trois semaines, à la table de ta mère. Et toi, tu étais là à me demander de m’adapter.
Sophie baissa la tête.
— Je sais. Je me souviens de chacun des mots que j’ai prononcés.
— Je ne me réjouis pas de ce qui t’arrive, Sophie. Je ne veux ni ta peur ni ta souffrance. Mais réponds-moi honnêtement : accepterais-tu de respecter toutes ces règles ?
— Non.
— Alors pourquoi pensais-tu que moi, je devais le faire ?
Sophie resta silencieuse durant une longue minute. Puis elle releva la tête.
— Parce que maman disait que c’était ainsi et que je lui faisais confiance. Je pensais qu’elle savait mieux que tout le monde comment vivre. Elle avait traversé la même épreuve et elle avait survécu, alors je croyais que les autres devaient forcément passer par là aussi. Je ne m’étais jamais demandé si survivre et vivre signifiaient vraiment la même chose.
Julien rapprocha une chaise et s’assit près de sa sœur.
— Que vas-tu faire maintenant ?
— Thomas affirme que sa mère a raison et que je devrai accepter ses règles. J’ai refusé. Alors il m’a dit que, dans ces conditions, le mariage n’aurait pas lieu.
— Et quelle décision as-tu prise ?
— Il n’y aura pas de mariage.
Sophie redressa les épaules.
— Hier, je lui ai rendu la bague. S’il est incapable de se tenir à mes côtés lorsque je suis traitée injustement, alors il n’est pas avec moi. Il est contre moi.
Élodie tendit la main au-dessus de la table. Sophie la fixa un instant, puis la saisit fermement.
— Tu as parlé à maman ? demanda Élodie.
— Oui. Je lui ai tout raconté. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ?
— Qu’a-t-elle dit ?
— « Qu’est-ce que tu espérais ? La vie est ainsi faite. Il faut supporter. » Je lui ai demandé : « Comme tu as supporté autrefois ? » Et elle m’a répondu : « Je n’ai pas supporté. J’ai commandé. J’avais simplement atteint l’âge où l’on a le droit de le faire. »
Sophie baissa les yeux vers leurs mains jointes.
— C’est à ce moment-là que j’ai compris quelque chose d’essentiel.
— Quoi donc ?
— Maman ne voulait pas vraiment que je sois heureuse. Elle voulait seulement que la chaîne ne se brise pas. Elle voulait qu’une nouvelle personne souffre à son tour, puis transmette la même douleur à quelqu’un d’autre. Comme un héritage empoisonné dont personne n’avait jamais demandé la possession.
Julien se leva et composa le numéro de sa mère. Monique répondit après la troisième sonnerie.
— Je t’écoute.
— Sophie est chez nous. Elle nous a parlé de Thomas et de votre conversation.
— Et alors ?
