Il se raidit légèrement. Ce mouvement fut presque imperceptible, mais Claire le remarqua.
— Alors, où étais-tu ?
— À la mairie, au service de l’état civil.
Quelques secondes s’étirèrent dans un silence interminable.
— Pourquoi ?
— On m’a dit que tu étais toujours marié.
Julien devint livide.
Sa réaction en disait plus que toutes les explications possibles.
Il ne parut ni surpris ni indigné.
Il ne protesta pas.
Il eut peur. Une peur véritable, immédiate.
Il s’assit lentement dans un fauteuil et murmura :
— Claire…
— C’est vrai ?
Julien ferma les yeux.
Cela suffit.
Elle venait d’obtenir sa réponse.
Un silence lourd envahit la chambre.
Claire sentit quelque chose se briser en elle. Ce n’était pas seulement l’amour, ni même la confiance. C’était l’illusion dans laquelle elle avait vécu pendant deux ans.
L’homme qu’elle croyait connaître mieux que personne se révélait soudain étranger.
Le plus terrible n’était pas l’existence d’un document ou l’erreur apparue dans les registres.
C’était la possibilité que toute leur histoire ait reposé, dès le début, sur un mensonge.
Claire se tenait près de la fenêtre de la chambre d’hôtel. Elle ne sentait plus la chaleur du soleil ni le tapis moelleux sous ses pieds. Tout autour d’elle paraissait flou. Quelques minutes plus tôt, Julien avait confirmé ce qui lui semblait encore impossible au réveil.
Assis dans le fauteuil, la tête baissée, il avait l’air écrasé par le poids de ses propres silences.
— Dis quelque chose, finit-elle par souffler.
Julien passa une main sur son visage.
— Les choses sont plus compliquées qu’elles n’en ont l’air.
— Vraiment ? Claire eut un rire amer. Pour moi, c’est très simple : tu m’as épousée alors que tu étais encore marié à une autre.
Julien leva les yeux.
— Nous ne vivons plus ensemble depuis longtemps.
— Mais vous êtes toujours époux aux yeux de la loi ?
Il acquiesça lentement.
Ce geste lui fit plus mal que n’importe quelle justification.
— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?
— J’avais peur.
— De quoi ?
— De te perdre.
Claire détourna le visage.
À sa propre surprise, elle ne pleurait pas. Le choc était trop profond pour laisser place aux larmes.
Elle avait imaginé toutes sortes d’explications : une erreur administrative, un homonyme, une plaisanterie cruelle. Mais l’homme assis devant elle ne niait rien.
— Quand comptais-tu me le dire ?
Julien resta longtemps silencieux.
— Je voulais régler le problème avant le mariage.
— Tu voulais ?
— Oui.
— Mais tu ne l’as pas réglé.
— Je n’en ai pas eu le temps.
Elle se retourna brusquement.
— En deux ans, tu n’as pas trouvé le temps ?
Julien ne répondit pas. Son silence était plus révélateur que n’importe quel aveu.
Claire s’assit lentement sur la chaise placée en face de lui.
— Qui est-elle ?
— Une femme avec qui j’ai vécu autrefois.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Marianne.
— Où est-elle maintenant ?
— Je ne sais pas exactement.
Claire fronça les sourcils.
— Comment peux-tu ignorer l’endroit où se trouve ta femme officielle ?
Julien poussa un soupir accablé.
— Nous nous sommes séparés il y a six ans.
— Alors pourquoi n’avez-vous pas divorcé ?
Il entrelaça nerveusement ses doigts.
— Tout est devenu beaucoup plus compliqué que prévu.
Chaque nouvelle réponse rendait la situation plus incompréhensible.
— Tu n’as donc rien fait pendant six ans ?
— Si.
— Quoi ?
— J’ai essayé de la retrouver.
— Et tu n’y es jamais parvenu ?
— Non.
L’irritation monta dans la poitrine de Claire.
Trop de secrets.
Trop peu de vérités.
— Montre-moi les papiers.
Julien releva la tête.
— Quels papiers ?
— Tout ce qui concerne ce mariage.
Son visage se crispa, ce qui inquiéta Claire davantage.
— Je ne les ai pas ici.
— Alors allons les chercher.
— Maintenant ?
— Oui. Maintenant.
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Julien sembla complètement désemparé. Il s’attendait peut-être à des pleurs, à des reproches ou à une crise de colère. Il n’avait pas prévu des questions calmes et précises.
Une heure plus tard, ils arrivèrent devant un ancien appartement que Julien louait depuis longtemps, avant même de connaître Claire.
Il avait conservé les clés.
Prétextant qu’il devait vérifier certaines factures, il demanda aux locataires de les laisser entrer quelques minutes.
Dans une vieille armoire se trouvait effectivement un dossier.
Julien le sortit avec réticence.
Claire parcourut immédiatement les documents.
L’acte de mariage.
Des copies de demandes officielles.
De vieux certificats.
Puis elle aperçut autre chose.
Une enveloppe jaunie par le temps.
Le nom de Julien y était écrit à la main.
Claire regarda son mari.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je n’en sais rien.
Mais sa voix manquait de conviction.
Elle ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs feuilles couvertes d’une écriture féminine.
Les premières lignes la figèrent.
« Julien, si tu lis un jour cette lettre, c’est que beaucoup de temps s’est déjà écoulé… »
Claire releva les yeux.
Julien était devenu encore plus pâle.
— Tu l’avais déjà lue ?
