Le dernier rêve de ma fille malade semblait enfin devenir réalité, jusqu’à ce que la directrice de l’hôtel me tende une enveloppe au matin de notre départ en murmurant : « Votre mari aurait dû vous en parler lui-même »

— Tu les as lues ?

— Seulement la dernière.

— Et tu as décidé de l’appeler sans me consulter ?

Pour moi, cette lettre n’était que la continuation d’une vieille dispute. Mais Julien avait retenu une phrase que j’avais préféré ignorer.

— Bernard écrivait que tu pouvais l’appeler lorsque Zoé serait prête, dit-il. Il avait laissé son numéro.

— Et tu as quand même décidé de lui téléphoner derrière mon dos.

— Oui.

— Ensuite, tu lui as dit où nous étions ?

— Je lui ai parlé du voyage. Il a proposé de payer quelque chose qui rendrait Zoé heureuse.

— Tu as laissé un inconnu entrer dans le dernier voyage de notre fille sans m’en parler.

— Comment a-t-il organisé tout ça ?

— Je lui ai donné le numéro du service d’accueil. Je lui ai expliqué ce que Zoé voulait faire. Il a contacté les personnes concernées et payé directement.

— Tu as introduit un inconnu dans le dernier voyage de notre fille sans même me prévenir.

— Je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance.

— Alors pourquoi l’avoir appelé ?

Julien a regardé vers l’hôtel.

— Il voulait venir dès le début du séjour.

— Parce que Zoé n’a presque plus de temps.

Ses mots m’ont réduite au silence.

Il a continué avec prudence :

— Il voulait arriver le premier jour. Je l’en ai empêché. Je lui ai dit que toi seule avais le droit de décider si tu accepterais un jour qu’il la rencontre.

— Mais maintenant, il est ici.

— Hier soir, il a rappelé. Il m’a dit qu’il ne pourrait pas vivre avec l’idée d’avoir perdu sa dernière chance sans même essayer de te demander pardon en personne.

— Je pensais que nous attendions un moment idéal.

— Je le pensais aussi. Mais il se peut qu’il n’y ait jamais de moment idéal.

— Tu as pris cette décision sans moi.

— Oui. Je le sais.

— Tu n’en avais pas le droit.

— Je sais.

— Alors pourquoi l’as-tu fait ?

Les yeux de Julien se sont remplis de larmes.

Bernard se tenait toujours près de sa table. Il n’essayait pas de s’approcher.

— Parce que je me disais depuis des semaines que nous repoussions tout à plus tard. Et qu’un jour, il n’y aurait peut-être plus de lendemain. Je lui ai seulement permis de venir à l’hôtel. Je ne lui ai rien promis. Ni rencontre, ni présentation. Rien, tant que toi et Zoé ne serez pas d’accord.

— Tu aurais dû me parler avant qu’il monte dans un avion.

— Oui.

J’ai regardé Bernard.

Il n’avait pas bougé.

— Je suis furieuse contre toi.

— Tu as le droit.

— Ce que tu as fait venait peut-être de l’amour, mais tu n’avais pas le droit de le faire venir sans mon accord.

Julien a hoché la tête.

— Tu as raison.

Avant que je puisse ajouter quoi que ce soit, la voix de Zoé s’est élevée derrière nous.

— Pourquoi est-ce que vous chuchotez tous ?

Sophie sortait de l’hôtel derrière elle. Zoé était assise dans son fauteuil roulant, toujours vêtue de son pyjama. Un employé se tenait près d’elle.

Julien s’est précipité vers notre fille.

— Tu devrais être couchée.

— Je me suis réveillée et personne n’était là.

Sophie nous a expliqué que Zoé avait appelé la réception. Un employé était monté l’aider et l’avait accompagnée jusqu’en bas.

Je n’étais pas prête à pardonner à Julien. Je n’étais même pas prête à comprendre son choix.

Mais, à cet instant, la décision ne nous appartenait plus.

Elle appartenait à Zoé.

Nous sommes remontées dans la chambre. Assises côte à côte sur le lit, j’ai expliqué à ma fille que le père de Mathieu se trouvait en bas.

— C’est ton grand-père biologique, lui ai-je dit. Il s’appelle Bernard.

Zoé observait la vieille photographie que Julien avait glissée dans l’enveloppe. On y voyait Bernard à côté de Mathieu, qui avait alors une dizaine d’années.

Elle a posé un doigt sur le visage de son père.

— Il a mes yeux.

Puis elle m’a regardée.

— Il veut me rencontrer ?

— Oui.

— Il le veut vraiment ?

— Oui.

— Et toi, tu veux que je le voie ?

J’ai dû me forcer à répondre avec sincérité.

— Je veux que tu prennes cette décision toi-même.

Zoé a tourné la tête vers Julien.

— C’est toi qui l’as fait venir ?

Il a acquiescé.

— J’aurais dû tout dire à ta mère dès le début.

Ma fille a réfléchi.

— Est-ce qu’il est gentil ?

Julien a regardé la photographie.

— Je crois que oui. Mais tu ne lui dois rien.

Zoé a de nouveau caressé l’image du bout du doigt.

— Je veux le voir.

Bernard est entré sans bouquet immense, sans cadeau coûteux et sans discours préparé.

Il tenait seulement une petite boîte à musique en bois.

Zoé a soulevé le couvercle. Une mélodie douce et simple s’est mise à jouer.

— Elle appartenait à ton père, a dit Bernard.

Zoé a levé les yeux vers lui.

— Comment était-il quand il avait dix ans ?

Bernard a souri à travers ses larmes.

— Il adorait les crêpes. Il détestait nouer ses lacets. Et un jour, il a décidé d’installer une grenouille dans la salle de bains.

Cette anecdote ordinaire a touché Zoé bien plus qu’un long discours.

Elle a éclaté de rire.

— Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

— Ta grand-mère a crié si fort que toute la maison l’a entendue. La grenouille s’est enfuie. Nous l’avons finalement retrouvée dans le panier à linge.