— Le couple de la salle d’attente…
— Ce sont les parents de Zoé, répondit-il avec difficulté. Elle est actuellement au bloc pour recevoir une greffe de rein.
Je sentis mon cœur se contracter.
— Le rein de Camille ?
— Les médecins ne nous ont rien confirmé officiellement. Mais vu l’heure à laquelle elle a été conduite au bloc… c’est très probable.
— Pourquoi as-tu demandé au médecin de ne rien me dire ?
— Parce que j’avais promis à Camille de garder le secret.
Je lui en voulais encore. Une partie de moi ne savait pas si elle aurait été capable de faire le même choix à sa place. Pourtant, je comprenais enfin le poids de cette promesse et ce qu’elle lui avait coûté.
Je repliai soigneusement la lettre.
— Je veux rencontrer les parents de Zoé.
Lorsque nous retournâmes dans la salle d’attente, le couple se leva aussitôt.
Thomas parla à voix basse :
— Claire, voici Élodie et Julien. Les parents de Zoé.
Élodie fit un pas vers moi, puis s’arrêta. Elle semblait avoir peur de prononcer le moindre mot.
— Je suis désolée, murmura-t-elle.
— Pourquoi ?
Ses yeux se remplirent immédiatement de larmes.
— Parce qu’aujourd’hui, je suis heureuse.
Je restai immobile.
Elle secoua la tête, bouleversée.
— Je ne sais pas comment vous le dire autrement. Pour vous, c’est le pire jour de votre vie. Pour nous, c’est l’appel que nous attendions et pour lequel nous priions depuis si longtemps.
Mon regard tomba sur le gobelet de café intact posé près d’elle, puis sur le bracelet d’hôpital qu’elle faisait tourner nerveusement autour de son doigt.
Et je compris soudain ce que Camille avait vu.
Une mère qui attendait une nouvelle capable, pour une fois, de faire naître des larmes de soulagement.
— Vous avez le droit d’être heureuse, dis-je.
Élodie éclata en sanglots.
— Camille voulait que cela arrive, ajoutai-je.
Elle porta une main à sa bouche.
— Au début, nous ne savions rien, expliqua-t-elle. Zoé nous a raconté que Camille posait des questions aux médecins. Thomas nous a prévenus qu’il n’y avait aucune garantie.
Je regardai mon mari.
— Camille le voulait.
— Il nous a demandé de ne pas espérer trop tôt, ajouta Julien. Il a dit que les médecins décideraient de tout.
C’était exactement le genre de prudence qui ressemblait à Thomas : concret, mesuré, toujours soucieux de ne pas donner de faux espoirs, même lorsqu’il devait lui-même supporter l’impossible.
— Elles étaient proches ? demandai-je.
Élodie sourit à travers ses larmes.
— Bien plus que nous ne l’avions compris.
Elle nous raconta qu’une infirmière avait même dû séparer les deux adolescentes un jour, parce qu’elles riaient si fort que les autres patients n’arrivaient plus à dormir.
Malgré moi, je souris.
Pour la première fois depuis le début de cette journée terrible, quelqu’un parlait de Camille comme d’une jeune fille ordinaire de dix-huit ans.
Pas comme d’une malade.
Pas comme d’une donneuse.
Simplement comme de Camille.
— Elle parlait beaucoup de vous, ajouta Élodie.
— Qu’est-ce qu’elle disait ?
— Que vous vous inquiétiez pour tout.
Un rire m’échappa malgré mes larmes.
— Ça lui ressemble.
— Elle disait aussi que vous faisiez toujours semblant de ne pas pleurer.
Mon sourire disparut.
Élodie reprit, la voix tremblante :
— Camille disait que chaque fois qu’elle avait peur, elle imaginait le moment où elle rentrerait chez elle avec vous.
Je serrai la lettre contre moi.
Alors elle avait eu peur. Elle avait seulement refusé de me montrer à quel point.
À cet instant, une infirmière apparut dans l’encadrement de la porte.
— Madame ? Monsieur ?
Élodie et Julien se levèrent immédiatement.
— L’opération de Zoé est terminée, annonça l’infirmière avec un sourire. Son état est stable. Le chirurgien viendra bientôt vous parler.
Un son étrange sortit de la gorge d’Élodie, entre le rire et le sanglot. Julien l’attira contre lui.
Élodie me regarda. Une joie immense traversa son visage, puis la culpabilité l’envahit aussitôt.
Je me levai.
— Allez-y.
— Claire…
— Allez auprès de votre fille.
Elle s’approcha, mais hésita, comme si elle ne savait pas si elle avait le droit de me prendre dans ses bras.
Alors je fis le premier pas.
Élodie s’accrocha à moi avec force.
— Merci, souffla-t-elle.
Je m’écartai doucement.
— Ne me remerciez pas. Ce n’est pas moi qui ai pris cette décision.
Je levai la lettre de Camille.
— C’est elle.
Élodie me fixa, bouleversée.
— Alors je ne l’oublierai jamais.
Je la crus.
Julien posa délicatement sa main sur la mienne.
— Et nous ferons en sorte que Zoé ne l’oublie jamais non plus.
Ces mots me firent mal. Mais ils m’offrirent aussi quelque chose que je n’attendais pas.
Camille continuerait d’exister dans les souvenirs d’une autre famille. Pas comme une tragédie, ni comme un simple nom dans un dossier médical, mais comme la jeune fille qui avait offert à leur enfant une chance supplémentaire.
Élodie et Julien suivirent l’infirmière dans le couloir. Je les regardai s’éloigner, longtemps.
Thomas resta près de moi. Pendant quelques secondes, aucun de nous ne parla.
