« Tu as déjà reçu ta prime, Julien ? » demanda Claire — mais le lendemain, son mari rentra avec un robot de cuisine et lui ordonna de quitter l’appartement qu’elle possédait

— Donc un robot de cuisine à la place de l’ordinateur, murmura Claire. Et le reste de l’argent n’est plus chez nous. Très bien.

— Voilà. Je suis content que tu comprennes enfin, répondit Julien avec satisfaction, convaincu qu’elle venait de capituler. Demain, nous fêterons tranquillement notre anniversaire. Nous commanderons des pizzas, je rapporterai le robot et tu l’ouvriras. Tu verras, ce n’est pas la fin du monde. Mais à l’avenir, ne te mêle plus de mes affaires financières.

Il retourna dans la cuisine en sifflotant, persuadé d’avoir remporté la discussion.

Claire resta seule dans le salon. Dans son esprit, la soirée du lendemain était déjà entièrement organisée. Et il n’y avait plus de place pour le moindre compromis avec cet homme.

— Alors, joyeux troisième anniversaire de mariage ! s’exclama Julien en entrant dans l’appartement avec une énorme boîte multicolore dans les bras. Voici un véritable cadeau pour la maison, pas ces jouets lumineux hors de prix !

Il retira ses chaussures à la hâte près de la porte, sans même les poser sur l’étagère, puis traîna le lourd carton jusqu’à la cuisine. Claire était assise devant une tasse de thé froid, au comptoir. Elle ne tourna pas la tête.

Il n’y avait aucune table de fête. Pas de pizzas, malgré ce qu’il avait annoncé la veille. Aucun verre, aucune bougie, aucun signe qui aurait pu évoquer un anniversaire. Seulement un soir ordinaire au milieu de la semaine.

Julien posa la boîte au centre de la table. Sur l’emballage brillant, on voyait un imposant robot de cuisine d’une marque chinoise inconnue. À côté, une liste de fonctions était imprimée en grosses lettres : quinze vitesses, hachoir, blender, pétrin et quantité d’autres accessoires. Il s’attendait visiblement à voir Claire ouvrir le carton avec enthousiasme et admirer son sens pratique.

— Allez, déballe-le, dit-il en se frottant les mains, impatient de recevoir des compliments. J’ai même tout vérifié au point relais. Le fouet est excellent, la râpe est double, le blender est puissant. Tu ne pourras plus dire que préparer les repas te prend trop de temps. C’est du bon matériel, ça durera des années. Le métal est solide et le plastique résistant.

— Nous faisons rarement de la pâtisserie, Julien. Et nous ne préparons pas de purée pour vingt personnes, répondit Claire en observant la boîte colorée comme si quelqu’un avait déposé un sac de gravats sur sa table propre. Je travaille chez moi. J’ai plusieurs projets urgents et il me faut un processeur suffisamment puissant pour traiter des fichiers graphiques. Je n’ai pas besoin d’un moteur capable de broyer des os. Et pourquoi aurais-je besoin d’un appareil pour pétrir une pâte épaisse alors que nous achetons notre pain à la boulangerie du quartier ?

— Alors tu commenceras à faire ton pain toi-même ! répondit Julien avec légèreté. Il ouvrit le réfrigérateur et fronça les sourcils en ne trouvant aucun plat de fête à l’intérieur. Toute bonne épouse devrait savoir tout cuisiner. Maman dit qu’une vraie maîtresse de maison saura forcément utiliser un robot comme celui-ci. Et si elle n’y arrive pas, c’est simplement qu’elle est trop paresseuse pour apprendre et progresser dans les tâches ménagères. Ma mère se sert encore d’un vieil ordinateur uniquement pour faire des jeux de cartes, et ça lui suffit très bien. Toi, tu cherches juste à te donner de l’importance avec tes projets graphiques.

Claire reposa lentement sa tasse.

La situation devenait si absurde qu’elle cessait presque de la mettre en colère. Un homme adulte de trente ans se tenait dans son appartement et expliquait sérieusement qu’un appareil électroménager bon marché, choisi par sa mère, était plus important qu’un outil professionnel indispensable au travail de sa femme.

— Maman a dit…

Claire répéta les mots à voix basse, avec une pointe de mépris.

— Évidemment. Tu n’as même pas réussi à inventer tes propres arguments pour défendre cette énorme camelote. Tu as appris les phrases de ta mère par cœur, tu as rapporté une boîte bon marché et tu attends maintenant que je saute autour de toi pour te remercier de ta générosité ?

Julien referma le réfrigérateur avec irritation. Sa bonne humeur jouée disparut instantanément. Il s’approcha et posa une main sur le carton, comme s’il devait protéger le robot contre une attaque.

— Ça recommence ! Je t’ai acheté un vrai cadeau ! J’ai pris une initiative, j’ai choisi quelque chose d’utile pour notre maison ! Et tu es encore mécontente uniquement parce que tu n’as pas reçu ton gadget hors de prix ! Tu es vraiment ingrate !

— Tu as pris une initiative ?

Claire se leva et lui fit face. Son regard exprimait un tel mépris que Julien se tut une seconde.

— Ton initiative s’est arrêtée au moment où tu as découvert le montant de ta prime sur ta fiche de paie. Ensuite, tout a été décidé par Monique. Elle a décrété que je n’avais pas besoin d’un ordinateur. Elle a trouvé ce merveilleux appareil. Elle t’a ordonné de lui envoyer le reste de l’argent afin qu’il ne me revienne surtout pas.